ACTE TROISIEME
IRÈNE, lui servant le fruit.
Prends. (Puis elle s'approche de lui le cou levé.) Et prends.
{Il V embrasse sur un coin de chair rose.)
GEORGET, après s^étre assis à la table.
Ahîqu'il fait bon d'être chez soi.tout de mêmel Je me sens une âme bourgeoise que mon pays, hélas, ne sait pas apprécier.
IRÈNE
Oui... Qu'on est heureux, dis? Je ne rêvais pas
un tel bonheur. (rouf à coup effrayée de ce qu'elle a dit.) Mon Dieu, touche du bois, vite !
Le pied de la table ?... C'est bon tout de même?...
IRÈNE
Tiens, pourquoi pas!
GEORGET
Alors, tu ne te fiches plus de ton pauvre bleu?
IRÈNE
J'adore le bleu.
GEORGET
Terrible 1 Qu'est-ce qui te rend si bête?...
IRÈNE
L'amour! le pauvre, absurde et doux amour!... Ah ! l'heure adorable, chéri ! Je les goûte en avare, ces heures... Je les respire comme des pêches...
Voilà notre soir, notre beau soir qui monte, qui entre par les fenêtres... Le coucher du soleil ar.ive en même temps que toi, tous les jours; c'est un phénomène natu.el dont il me semble que je ne pourrai plus jamais me passer, quand tu auras fini ton service et qu'il nous faudra quitter mon paradis potager et ma colline et tout ce que je lui laisserai!...
GEORGET
Rien ne nous obligera à nous en aller, d'ailleurs...
IRÈNE
Si. Vois-tu, il y a des forces supérieures à nousmêmes qui nous chassent toujours en avant... En avant ! Il faudrait pouvoir arrêter les minutes ineffables! On les prolonge, mais ce n'est plus la même chose ! Jamais plus je ne retrouverai ce moment unique, bête et chaimant de ton existence, qui est un signet si étonnamment précis parmi les feuilles éparses des années... Arrête-toi donc, soleil!
GEORGET
Si tu y tiens absolument, après je pourrai m'engager, tu sais?... Ma galanterie ne connaît pas de bornes.
IRÈNE
Bah! après cela, ce sera autre chose... d'autres formes de nous-mêmes... Mange, va, mon petit ! mange, ne m'écoute pas radoter. J'aime te voir avoir faim, avoir bien faim... Tiens, encore un fruit, tu veux?