ACTE PRKMIER
NJKHIHE
Alors, c'est une vingtaine d'années de tra's'anx forcés.
NEKLUDOFF
C'est affreux... c'est affreux.... cela ne sera pas... N'oyons, voyons, Nikliine, vous qui êtes magistrat, vous allez m'aider... II n'est pas possible que parce quune poignée d'imbéciles, pressés de manger, de rentrer chez eux! (oh! si vous les aviez vus autour de cette table 1...) il n'est pas possible que parce que ces gens falots ont dit oui, en envoie cette fille en Sibérie !
m KHI NE
Attendons le jugement.
NEKLUDOFF
Je ne veux pas voir cela !
IflKHIITE
Dans cinq minutes, nous allons être fixés. , mais la loi est formelle, il n'y a pas l'ombre d'espoir à conserv^er.
NEKLUDOFF
Eh bien, il faut casser le jugement. Vous allez m'aider, Nikhine. Il faut faire transporter l'affaire devant une juridiction supérieure.
NIKHINE
Devant le Sénat... oui. Dès demain je vais demander le dossier. Je réfléchirai. Mai», pour
l'amour de Dieu, ne vous tourmentez pas ainsi... Quoi ! vous avez fait votre devoir. Votre conscience n'a rien à vous reprocher.
NEKLUDOFF
Ma conscience, dites-vous ?... Ah!... au fait, je peux le dire, à vous... mais ceci entre nous, n'estce pas?... Je vous demanderai que personne ne sache la part que je prends dans l'affaire.
NIKHINE
Certainement, cela va de soi.
NEKLUDOFF
Et puis, j'ai besoin de parler. Devant ces brutes, que dire? Eh bien, vous allez comprendre, vous, l'agitation de mon âme... Il y a, mon ami, que dans cette pauvre fille publique, cette épave, dans cette fille au visage blême, sous le fichu et le sarrau gris des prisonnières, j'ai reconnu une petite servante une espèce de pupille — femme de chambre, qui habitait autrefois chez deux de mes tantes, il y a dix ans, et que j'ai séduite là-bas, un soir, avant de partir pour me battre, quand j'étais lieutenant à la garde.
NIKHINE
Ah! bien... Vous ne l'aviez pas revue depuis?
NEKLUDOFF
Non... La vie... la vie... Nikhine!... Je partis après lui avoir glissé un billet de cent roubles...
L'epuis, j'avais bien appris, par une lettre de mes tantes, qu'elles avaient été contraintes de se sépa-
r d'elle, comme elles disaient... Et je ne m'en étais pas autrement occupé .. Quelquefois l'idée m'a traversé rcspiit... Je me disais : qu'c.-t-elle pu devenir ? mais, au fond, j'évitais d'y songer ; c- maintenant, tout à l'heure, la ressemblance était tellement grand • et la c ïaciden o te.lelent étrange que je me disais : non... non., ce n'est pas possible... elle s'appelle la Maslowa, d'abord, ce n'est pas le même nom... je suis bête 1... Mais lorsque le président lui a dit : la .Maslowa, c'est votre surnom public, je vous demande votre nom do baptême, elle a répondu tout bas, avec une petite voix qui m'a bouleversé : autrefois, on m'appelait Catherine... Catherine!... c'était elle! Je distin- 1:1 ais clairement, à présent, sur son vi-- âge encore doux et joli, cette particularité mystérieuse qu'il y
dans chaque visage et qui le rend différent de tous les autres, en fait une chose unique, spéciale sans équivalent Cette prostituée, mon ami, je l'ai pressée autrefois délicieusement sur mon cœur.
NIÂHINE
Je comprends .. Mais que voulez-vous?... tout le monde a dans sa vie...
NEKLUDOFF
Oui, tout le monde fait ainsi... C'est comme cela que je parlais autrefois, pour étouffer toute conscience...Mais il y a une autre chose. ..il y a une autre
68 RÉSURRECTiON
chose-, et j'ose à peine vous le dire, Nikhine, tellement cela m'aTSig-oifise... Autre -ohose que je viens de -comprendre.là, entre deux phrases entrecoupées...
{Il s'arrête.) JîIKHINE
Quoi?
NEKLUDOFF, baissant la voix.
Il y a'eu un enfant... Il y a €fu im enfant î.... Comprenez-vous maintenant!... comprenez-vous toute l'horreur?... Un enfant 1... je n'ai plus entendu que ce mot... j'ai compris tout : la lettre ambiguë de mes tantes... «-Se séparer d'elle », lee'a voulait dire qu'ensmte on l'avait chassée, jetée dekors ! C'est donc i oi, moi seul qui ai fait cela«. Et à travers les sanglots, les phrases entrecoupées, j'ai entrevu toute une vie affreuse, la chute d'année en année, la chute triste, triste... Et je ne sais quoi montait en moi... Je me disais : ce n'est rien, ce n'est rien... et pourtant j'avais l'impression qu'une main puissante me ramenait de force en présence de ma faute, et que cette main exigeait quelque chose de moi... Je me refusais à croire que je fusse pour quelque chose là-dedans, mais voyez-vous, c'est là, à la nuque, comme une main qui tient, qui serre et qui ne lâchera plus. Et je n'avais qu'ime seule idée... tuer cette image, mais que cela finisse, ah! que cela se hâte de finir!...
NIKHINE
Il vaut mieux que vous n'attendiez pas l'arrêt, en eFFet, qui vous émotionmera inutilement... Venez,