ACTE PREMIER
sortons ensemble. (// lui tend son chapeau.) Et
puis, en vérité, prince, je comprends vos scrupules, mais vous êtes dans un état d'agitation disproportionné. O^oitt les hasards de la vie...
NEKLUDOFF
Oh ! «'est que toub ne yovFKi: pas me comprendre... Pour comprendre, il faudiait que vous sacJiiez ce qu'a été pour moi cette petite servante aux doux yeux... Il iaudrait que vous sachiez ce qu'a été Katucha dans le iond mystérieux de mon enrance.KatucJia, qui, une nuit de Pâques, m'avait si -nnocemment regardé de ses yeux amoureux tout iwillants de bonheur et de rôve. Tableau charmant, morceau de vie délicieuse découpé dans mon souvenir., là-l)as, Katuclia!... Je n'ai jamais pu penser à ce visage évanoui sans que toute ma tristesse se soit enfuie... Et -pendant que je réfléchissais, accablé, tout d'un coup... ohl pensez à celaJ... ses deux yeux avec leur étrange regard se sont fixés sur moi; ses deux yeux noirs me regardaient. C'était affreux. Je me disais : elle m'a reconnue, et machinalement j'allais me lever, parler, je ne sais pas... mais non... les yeux se portèrent ailleurs, -paesèrent : elle ne m'avait pas reconnu. Il y ar^'ait «quelque «chose de si extraordinaire dan^ l'expnMsion, de si navrant d ne ce regard!... et à côté i4e oeftte tête d« prisonnière, -malgré moi, je juxtctpesais la petite tête d'autrefois aTec la coiffe Bt île nœud rouge dans les cheveux, si jolie que le «oleil Bft'^n paraissait plus beac. et pe»danit qn'elle 'm''a regardé ainsi, j 'avais (©iivie de me lever et 'de
crier : Catherine! Catherine! c'est moi!... me reconnais-tu?
NIKHINE, cherchant à Ventrainer,
Allons, venez!
NEKLUDOFF, résistant, agité au possible.
Et cette accusation stupide, finalement!... Sontils bêtes! Non!... Empoisonner ce passaht anonyme! Pourquoi?... Mais n'y eut -il que l'effroi de son regard pour prouver son innocence... son regard dj pauvre bête traquée!... Ah! c'est affreux!... Que peut-elle penser à cette heure? Peut-être at-elle évoqué mon image dans son désespoir!... Et ne rien pouvoir!... Elle va entendre cette condamnation, la malheureuse, et elle ne pourra pas même crier... elle va se débattre contre ces murs affreux, seule, seule... Oh! que cela finisse, pour Dieu!
NIKHINE
N'y pensez pas... Votre visage est tout bouleversé.
NEKLUDOFF, mordant sa moustache.
J'ai éprouvé déjà une sensation analogue à celle que j'éprouve, Nikhine, je me souviens... à la chasse, des fois... lorsqu'il fallait achevv r un oiseau blessé... une impression faite de pitié et de chagrin... L'oiseau est là; il se débat dans la carnassière, on entend l'atroce battement de ses ailes. Alors on plonge la main bu hasard; on le plaint, on hésite, en même temps, on voudrait l'achever
ACTK PREMIER 71
vite, vite... on marche pour étouffer le glissement
désespéré contre le cuir, et... {Il s'interrompt en regardant Nikhine qui parait inattentif depuis un instant et terwne la tête <wr« la psrte du fond..) Qij'est-Oe qu'il y
a? Pourquoi n'écoutez vous plus? Ahiest-^cc que?...
(On entend vaguement des bruits dans la salle d'audience.)
NIKHINE, nerveux.
Où en sont-ils?... voyons... où en sont-ils?
(Il va enLr'ouvri.' la porte du fond. On perçoit les derniers mots de Carrât qxi- fif !>' prl-iuleut, ]>uis aussitôt un grand cri.)
LA \OIv DE LA MASLOWA
Je ne suis pas coupable, pas coupable !... Je le jure... je n'ai pas voulu tuer, mon Dieu!... Je dis la vérité, la vérité!... Mon Dieu, ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!...
NEKLUDOFF, criant à tue-tête.
Fermez cette porte, fermez cette porte! Pour Dieu, fermez!... C'est trop horrible!
(Nikhine referme précipitamment la porte et redescend vers Aekludoff.)
Un temps.
(Les deux hommes écoutent encore^ malgré eut. On entend un bruit de crosses de fusils qui retombent. Nikhine va parler. Nekluioff V arrête d'un geste.)
NEKLUDOFF
Attendez...
(Ils restent ainsi Voreille aux aguets. On n'entend plus rien.)
NIKHINE
C'est fini.
(Nekludoff relève la tête et regarde Nikhine.)
NEKLUDOFF
L'oiseau ne bat plus dans la carnassière.
RIDEAU
ACTH DEUXIEME
r.HEZ LES KORTCHAGUINE
Un salon attenant à de vastes appartements de réception, du plus mauvais goût français. Luxe officiel Louis XVL Profusion (!'• nalmi.rs »l de bibelots Quantité de lampes.
SGI:NE PREMIERE