‹ Théâtre completChapitre 93 sur 225 · SCÈNE III Les Mêmes, SIMONSON, puis Un Offiueb · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les Mêmes, SIMONSON, puis Un Offiueb

SIMONSON, s' approchant.

Bonjour, Maslowa.

LA MASLOWA

Bonjour.

(Elle lui tend la main.)

SIMONSON, s' approchant de Krilitsoj.

Eh bien, bonjour loi... Comment vas-tu, mon vieux Krilitzof? {Montrant Venfant.) Pauvre enfant, je lui ai donné dos craquelines pour la distraire... On vient de me raconter...

PREMIER PRISONNIER

Tiens, voilà justement le petit officier qui a fait la chose.

SIMONSON

Laissez-le passer... ne dites rien... {Silence quand l'officier passe à portée de la voix. )\on8 avez mal agi, monsieiP" l'-^fTicier. {Silence^ un temps.)

L'OFFICIER

Qui a dit ça?

SIMONSON, s'avançant.

Moi, Simonson.

L'OFFICIER

Ah! c'est vous... ça ne m'élonne pas... Je vous apprendrai, moi, à vous mêler de vos affaires.

SIMONSON

Mon affaire est de vous dire ce qui est et je vous répète que vous avez mal agi.

l'officier, frappant le sol avec son stik.

Imbécile et poseur! je vous apprendrai à raisonner... Vous essayez toujours de fomenter la révolte ici... on vous prône, on vous pousse, hein?... Ce beau parleur!... Vous faites votre petit tsar parmi ces brutes... Poseur.

MARIA, s'avançant à son tour.

Nous l'admirons tous ici, monsieur l'officier, simplement parce qu'il le mérite.

l'officier

Ah! vous vous révoltez!... Essayez... Je vous montrerai, moi, comment on se révolte... je vous tuerai comme des chiens, et les chefs me remercieront d'avoir réglé votre compte... comme des chiens... Brutes!... (/Z les toise.) Des imbéciles, vraiment.

(Il s'en va en maugréant et en haussant les épaules.)

PREMIER PRISONNIER

Tu as bien fait, Simonson.

NOWODOROFF

Non, tu as eu tort... Il te le fera payer durement.

SIMONSON

Peuh, qu'importe!

KRILITZOF

Il écumait !

MARIA, Rapprochant de la Maslowa qui s'était un peu retirée.

Quel homme admirable ce Simonson! On l'a condamné parce qu'il disait le bien au peuple... Il a conquis ici l'estime de tous.

LA MASLOWA, avec admiration.

Oui, c'est un homme extraordinaire.

MARIA, SoufHant.

Ton amoureux.

LA MASLOWA, réprimant un nwu.cment

Que dites-vous là, Maria?

MARIA

Oui, oui, nous ne l'appelons plus qu'ainsi... Crois-tu que ce n'est pas visible qu'il est devenu amoureux fou de toi...

LA MASLOWA, vivement.

Il ne me l'a jamais dit.

MARIA

Il est trop fier... mais cela ne change pas la chose... Il rougit quand il te parle comme un enfant... oui, va, il t'aime, visiblement... depuis que tu es arrivée ici, peu à peu, côte à côte. Ce n'est pas mal : ce sont les tristes fleurs de l'exil... Ne di» point que tu ne t'en es pas aperçue.

LA MASLOWA

Je ne sais; j'ai été frappé • un jour de l'insistance des bons yeux bleus de ce prisonnier en veste de caoutchouc. J'ai bien compris aussi qu'il disait des choses pour moi tout haut... mais je n'ai pas beaucoup de temps pour écouter... le travail, n'est-ce pas? et puis... {Elle hésite.) les visites...

MARIA

Ah ! oui, les visites du prince amateur en voyage... Tiens, il n'est pas encore venu le cher homme... Il a dû arriver à la halte avant nous cependant..- Ses chevaux marchent plus vite que nos jambes.- Oui,l s visites du Nekludoff ! Mais ce n'est pas la même chose, ma fille; Nekludoff veut t 'épouser par grandeur d'âme et pour réparer... utopie!... Tandis que Simonson, vois-tu, t'aime telle que tu es maintenant, depuis ta faute. Il t'aime simplement parce qu'il t'aime... et parce que c'est toi...

(On entend un brouhaha derrière la palissade et des cris.)

TROISIÈME PRISONNIER

Allons bon! Qu'est-ce que c'est!

SIMONSON

Qui est->e?

QUATRIÈME PRISONNIER

Regardez derrière la palissade.

CINQUIÈME PRISONNIER

On ne peut pas voir.

PREMIER PRISONNIER, se hissant sur la balustrade.

La ohiounne a empoigné un homme. C'est la bastonnade. C'est l'officier qui se venge,

KRIUTZOF

Sur qui ?

PREMIER PRISONNIER

Pas un condamné politique, bien sûr: un pauvre bougre.

NOWODOROFF, à Simonson,

La réponse ne s'est pas fait attendre.

QUATRIÈME PRISONNIER

C'est un vieux que les marc! andes accusent d'avoir volé du poisson.

(La Maêlowa s" est arrêtée de balayer,) SIMONSON, s'approchant d'elle.

Eh bien, Maslowa, vous ne travaillez plus?

LA MASLOWA

Je n'ai pas le cœur. Ces cris me font mal.

SIMONSON

Moi, ils me font du bien... Ils sont là pour empêcher l'âme de s'endormir, au contraire. Crie, crie, pauvre vieux, que je m'en souvienne bien... Ah! vois-tu, Maslowa, dans quatre ans, je serai libre, et alors...

.AJors?

SIMONSON

Alors, je ferai des ehoses merveilleuses... Oui; oui, je les vengerai tous... tous ceux qui ont souffert, nous, eux, les pauvres bêtes de somme de la terre, qui ne savent pas. Vous aussi, Maslowa, ils vous ont bien fait souffrir... dès que vous êtes arrivée dans nos rangs, inconnue, je l'ai vu à votre

doux visage... {On entend des cris affreux derrière la palissade. Ceux qui étaient perchés sur la palissade descendent.) Mais dans quatre ans, je serai libre... pense à cela. .Est-ce que toi aussi, cela ne te plairait pas, quand tu auras obtenu ta grâce, d'aller là-bas consoler un peu le vieux monde, utiliser

ce que nous savons, nous, de la douleur?... Ce

serait une belle vie... on irait...

LA MASLOWA, V interrompant.

Écoutez... c'est fini.

(En effet^ un silence mot ne a succédé aux plaintes.)

SIMONSON

Oui, il a dû rouler dans un coin tout sanglant.

LA MASLOWA, reprenant.

Alors, vous disiez?

SIMONSON, rousissant tout à coupy désarçonné.

Moi? rien... rien, Maslowa... J'avais les cris de cet homme pour m'aider, mais maintenant, je ne sais plus... en vérité, je n'avais rien à dire... Voilà... je m'en vais eouper du bois pour chauffer Krilitzof. Et vous?...

Page 1