‹ Théâtre Complet IIChapitre 104 sur 203 · ACTE PREMIER-SCENEI · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER-SCENEI

: é LUCIENNE. — C’est ce que j’ai fait, je suis entrée chez un patissier, il y est entré derrigre moi.

VATELIN. — Eh! aussi, quand un monsieur vous suit, on n’entre pas chez un patissier, on entre chez un bijoutier. Pourquoi n’es-tu pas entrée chez un bijoutier?...

LUCIENNE. — J’ai essayé! Il m’a attendue 4 la porte!

PONTAGNAC, @ part. — Tiens! parbleu!

VATELIN, — C’est ca!... Tenace et pratique! (A Pontagnac.) Non, c’est inconcevable, mon cher, ce qu’il y a de gens mal élevés A Paris!

PONTAGNAC. — Oui! oh! mal élevés, c’est plutdt, euh!... si on parlait d’autre chose...

VATELIN. — C’est-a-dire qu’un- mari ne peut plus laisser sortir sa femme sans l’exposer aux impertinences d’un polisson!...

Luctenne se léeve et va presque aussitét s’asseoir sur le pouf.

PONTAGNAC, furieux. — Vatelin!

VATELIN. — Quoi?

PONTAGNAC, se réprimant. — Vous allez trop loin!

VATELIN. — Allons donc! jamais trop!... Ah! je voudrais qu’il me tombe sous la main, ce petit crevé!

LUCIENNE, sur le pouf. — Oui! Eh bien! c’est facile, n’est-ce pas, monsieur de Pontagnac?

PONTAGNAC. — Mon Dieu... Euh! quelle heure est-il?

VATELIN. — Comment! il le connait?

LUCIENNE. — Mieux que personne... Euh! dites-nous donc son nom, monsieur de Pontagnac?

PONTAGNAC, sur des charbons. — Mais, madame, moi, comment voulez-vous?...

LUCIENNE. — Mais si, mais si!... I] s’appelle... Pon... ta... allons,

voyons, Pontaquoi?

PONTAGNAC. — Pontaquoi! C’est possible!

LUCIENNE, — Pontagnac!

VATELIN. — Pontagnac! Vous?

PONTAGNAC, riant faux. — Mon Dieu oui... c’était moi! hé! hé! c’était moi!

VATELIN, éclatant de rire. — Ah! ah! ah! farceur! ;

Lucienne se leve et va a la cheminée.

PoNnTAGNAC. — Oh! mais, c’est parce que je savais 4 qui j’avais affaire... Je savais que c’était Mme Vatelin, alors, je me suis dit : tiens, je vais bien l’intriguer, je vais avoir l’air de la suivre...

LUCIENNE, @ part. — Ah! « avoir l’air » est heureux!

Elle reste devant la cheminée.

PONTAGNAC. — Et elle sera joliment étonnée le jour ot nous nous trouverons nez 4 nez chez son mari.

VATELIN. — Oui! taratata! Vous ne saviez rien du tout! Eh bien! voila, ca vous apprendra a suivre les femmes! Vous tombez sur la femme d’un ami et vous étes bien avancé!... C’est votre legon!...

'PONTAGNAC, — Eh bien! je l’avouetVous ne m’en voulez pas, au moins? .

VATELIN. — Moi, mais voyons!... Je sais bien que vous étes un ami,.., par conséquent!... Et puis, dans ces choses-la, n est-ce pas, ce qui m’embéte — parce qu’enfin je suis sir de ma femme — c'est d’avoir Pair d’un imbécile. Un monsieur.suit ma femme, je me dis : i] peut savoir

qui elle est; 11 me rencontre, il pense: « Tiens, voila le mari de la dame que j’ai suivie », j’ai l’air d'un serin, mais vous, n’est-ce pas, vous savez que je sais; je sais que vous savez que je sais; nous savons que nous sayons que nous savons! alors, ¢a m’est bien égal, j'ai pas lair d’un imbécile !

PONTAGNAC. — C’est évident!

VATELIN, — Si quelqu’un peut étre embété, c’est vous!

PONTAGNAC. — Moi?

VATELIN. — Dame! c’est toujours ennuyeux d’avoir fait un pas de clerc.

PONTAGNAC. — Pas dans l’espéce, puisque ¢a m’a valu le plaisir de vous rencontrer.

VATELIN. — Oh! plaisir partagé, croyez-le bien!

PONTAGNAC. — Vous étes trop aimable!

VATELIN. — Mais pas du tout!

LUCIENNE, @ part. — Ils sont touchants, tous les deux! (Haut.) Je suis vraiment heureuse d’avoir été un trait d’union entre vous!

Elle s’assied sur le canapé.

VATELIN. — Vous n’avez plus qu’une chose 4a faire, c’est de présenter vos excuses 4 ma femme.

PONTAGNAC, @ Lucienne. — Ah! madame, vous devez me trouver

bien coupable!

Il passe a la cheminée.

LUCIENNE. — Allez, vous étes tous les mémes, vous autres célibataires.

VATELIN. — Célibataire, lui! mais il est marié.

LUCIENNE. — Non!

VATELIN. — Si!

LUCIENNE. — Marié! vous étes marié!...

PONTAGNAC, embarrassé, — Oui... un peu}...

LUCIENNE. — Mais, c’est affreux!

PONTAGNAC. — Vous trouvez?

LUCIENNE. — Mais c’est épouvantable!... Comment se fait-il..

PONTAGNAC. — Oh! bien! vous savez ce que c’est!... un beau jour, on se rencontre chez le Maire,.. on ne sait comment, par la force des choses... I] vous fait des questions... on répond « oui » comme ga, parce qu’ il y a du monde, puis quand tout le monde est parti, on s’apercoit qu’on est marié, C’est pour la vie.

LUCIENNE. — Allez, monsieur, vous étes sans excuse!

PONTAGNAC, s’asseyant dans le fauteuil, — De m’étre marié?

LUCIENNE. — Non, de vous conduire comme vous le faites étant marié, Enfin, que dit Mme Pontagnac de votre conduite?

PONTAGNAC. — Je vous dirai que je n’ai pas l’habitude de la tenir au courant.

LUCIENNE. — Vous faites aussi bien! Si vous croyez que c’est hon-

néte, votre facon d’agir.

PONTAGNAC. — Oh! oh!

LUCIENNE. — Mais absolument! Vous regarderiez comme une indélicatesse d’écorner le moindrement la fortune de votre femme, et quand il s’agit de cet autre bien qui lui appartient, qui lui est dd, qui fait partie du fonds social, la fidélité conjugale, ah!-vous en faites bon marché. « Qui est-ce qui veut en détourner un morceau, allons 1a, la premiére venue? Avancez! il en restera toujours assez! » Et vous gaspillez! vous

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