ACTE PREMIER - SCENE VII
REDILLON. — Vous étes bien bonne. (A prés un temps.) Il vous fait la cour?
LUCIENNE. — Oui.
REDILLON. — C’est du propre!,
LUCIENNE. — Vous avez donc un privilége exclusif? |
Ree — Oh! moi, ce n’est pas la méme chose! Je vous aime,
moi!
LUCIENNE. — I] en dit peut-étre autant !
REDILLON. — Allons donc! un monsieur que vous connaissez depuis | dix minutes.
LUCIENNE. — Vingt!
REDILLON, — Oh! dix, vingt, je ne suis pas 4 une minute pres.
LUCIENNE. — Et puis il m’a été... présenté il y a vingt minutes; mais de vue, je le connais depuis bien plus longtemps! Il y a huit jours qu’il me suit dans la rue.
REDILLON. — Non!
LUCIENNE, — Si!
REDILLON. — Voyou!
LUCIENNE, devant la cheminée. — Merci, pour lui!
REDILLON. — Et c’est votre mari qui a trouvé spirituel de vous le présenter! (Luczenne sourit en écartant les bras en maniére de confirmation.) C’est charmant! Non, ces maris! On dirait qu’ils le font exprés, de se créer des dangers 4 eux-mémes.
LUCIENNE. — Mais dites donc, Rédillon!...
REDILLON. — Oh! je dis ce que je pense! et alors, quand il leur arrive... ce qui peut leur arriver, ils viennent se plaindre! Mais enfin,quel besoin a-t-il, Vatelin, d’introduire des hommes dans son ménage?... Est-ce que nous en avons besoin, voyons? Est-ce que son téte-a-téte a nous trois ne devrait pas lui suffire? (Voyant Lucienne qui rit.) C’est vrai, ca. Moi je ne peux pas voir un homme tourner autour de vous, ¢a me rend fou furieux. (Uz genou sur le pouf.) Je ne peux ‘pourtant: pas aller dire ga 4 votre mari!
LUCIENNE, allant a4 lui. — Allons, allons, calmez-vous!
REDILLON, pleurant. — Oh! d’ailleurs, je savais bien qu’il m’arriverait malheur aujourd’hui. (Ils descendent en scéneé,.) J’avais révé que toutes mes dents tombaient,... que j’en avais déja perdu quarante-cing et quand je réve que mes dents tombent, ¢a ne manqué jamais! La derniére fois on me volait une petite chienne a laquelle je tenais beaucoup. Aujourd’hui on cherche 4 me voler ma maitresse.
LUCIENNE, — Votre maitresse! Mais je ne suis pas votre maitresse.
REDILLON. — Vous étes la maitresse de mon Cceur,... et cela, personne, pas méme vous, ne peut l’empécher.
LUCIENNE. — Du moment que vous dégagez ma responsabilité!
REDILLON. — Ah! jurez-moi que vous n’aimerez jamais cet homme.
LUCIENNE. — Cet homme? mais vous étes fou, mon ami!... Mais est-ce que je le connais seulement? Est-ce que vous croyez que je fais méme attention 4 lui? |
REDILLON. — Ah! merci. D’abord vous avez remarqué comme 11 est déplaisant. Vous avez vu son nez?... Avec un nez comme ¢a, on est incapable d’aimer,
LuciENNE. — Ah!
REDILLON. — Tandis que moi, j’ai le nez qu’il faut! j’ai le nez d’amour, le nez qui aime}...
LUCIENNE. — Comment le savez-vous?
REDILLON. — On me 1’a toujours dit.
LUCIENNE, — Ah! alors!
REDILLON. — Ah! Lucienne, n’oubliez pas que vous m’avez promis que vous ne serez jamais qu’a moi!..,
LUCIENNE, corrigeant. — Permettez!... Si jamais je dois étre 4 quelqu'un! Mais comme pour cela, mon pauvre ami, il faudrait des circonstances particuliéres!...
Elle s’assied & droite de la table.
REDILLON, avec un soupir. — Ah! oui, que votre mari vous trompat! Oh! alors! (A part.) Mais qu’est-ce qu’il attend donc cet hommela! I] n’a donc pas de tempérament, quelle moule! (Hauz¢.) Mais vous ne sentez donc pas la cruauté du supplice que vous m’imposez? Celui d’un homme 4 qui I’on servirait tout le temps 1’apéritif et qui ne dinerait
jamais !
LUCIENNE. — Eh bien! mon pauvre ami,... allez diner dehors! REDILLON. — Faut bien! Qu’est-ce que vous voulez, moi, je suis
fait de chair et d’os! Eh bien! j’ai faim, 1a, j’ai faim!... LUCIENNE. — Oh! que vous étes laid quand vous criez famine.
REDILLON. — Vous riez ,sans coeur!
Il va s’asseotr sur le pouf.
LUCIENNE, — Voulez-vous que je pleure? Surtout maintenant que je sais que vous vous offrez des extras.
Elle se leve.
REDILLON. — Ah! ils sont jolis, mes extras! Je vous les donne, mes extras! Ah! si vous vouliez, mais est-ce que j’en aurais des extras? Seulement vous ne voulez pas; alors, qu’est-ce que vous voulez, tant pis pour vous, c’est les autres qui en bénéficient.
LUCIENNE, adossée a la table. — Allons! grand bien leur fasse!
REDILLON, avec fatuité. — Je vous en réponds!
LUCIENNE, en remontant, — Et voila ’homme qui vient me parler de son amour!
REDILLON. — Mais absolument! Est-ce que ¢a empéche, ca? C’est pas ma faute si, a cété de l’amour, il y a... il y a... animal!
LUCIENNE. — Ah, oui! tiers, c’est vrai! ca m’étonnait aussi que l|’on n’en parlat pas, de celui-la! Eh bien! vous ne pouvez donc pas prendre sur vous de le tuer... ]’animal?
REDILLON. — J’ai jamais pu faire de mal aux bétes.
LUCIENNE. — Pauvre chat! Eh bien! alors, tenez-le en laisse.
REDILLON. — Mais je ne fais que ca. Seulement, comme c’est la béte qui est la plus forte, c’est elle qui traine et c’est moi qui suis. Alors, qu’est-ce que vous voulez, quand je ne peux pas faire autrement, eh bien! je me résigne, (se Jevant.) je proméne |’animal.
Il gagne la droite.
LUCIENNE. — Ah! les hommes! Pauvre Ernest! Et comment s’ap-
pelle-t-elle?
Elle sassted sur le canapé.
REDILLON. — Qui ¢a?
LUCIENNE. — Votre promenade?
REDILLON. — Pluplu,... abréviatif de Pluchette. LUCIENNE, — Délicieux!
REDILLON, allant a elle. — Oh! mais le cceur n’y est pour rien, vous savez! Est-ce qu’elle compte, Pluplu, pour moi! Il n’y a qu’une femme
| ACTE PREMIER - SCENE VIII 135 Saal Soe ie a ai a eee Bee ky
“4 mes yeux, il n’y en a qu’une, c’est vous! Qu’importe l’autel sur lequel Je sacrifie si c’est & vous que va l’holocauste!
LUCIENNE. — Comment donc! Vous étes bien aimable.
REDILLON. — Mon corps, mon moi est auprés de Pluplu, mais c’est & vous que se rapporte ma pensée! Je suis prés d’elle et je cherche a m’imaginer que c’est vous!... C’est elle que mes bras enserrent et c’est vous que je crois tenir embrassée! Je lui dis: « Tais-toi! que je n’entende pas ta voix. » Je ferme les yeux et je l’appelle Lucienne.
LUCIENNE. — Mais c'est de usurpation! Mais je ne veux pas! Et elle accepte ca?
REDILLON. — Pluplu?’ Trés bien! Elle se croit méme obligée de faire comme moi; elle ferme les yeux et elle m’appelle Clément.
LUCIENNE, se levant et passant au deuxitme plan. — Oh! c’est exquis! On dirait une piéce jouée par les doublures. REDILLON, dans un élan de passion. — Oh! Lucienne, Lucienne,
quand mettrez-vous fin au supplice que j’endure? Quand me direz-vous : « Rédillon, je suis a4 toi! Fais de moi ce que tu voudras. »?
LUCIENNE. — Hein! Mais voulez-vous!...
REDILLON, s’agenouillant devant elle. — Ah! Lucienne! Lucienne, je t’aime...
LUCIENNE, — Voulez-vous bien vous lever!... Mon mari peut entrer ; deux fois déja il vous a surpris 4 mes genoux, comme ¢a!
REDILLON. — Et ca m’est égal! Qu’il entre! Qu’il me voie!
LUCIENNE. — Mais pas du tout! Mais, moi, je ne veux pas! En voila des idées!
Elle le repousse pour se lever, Timpulsion fait tomber Rédillon assis par terre. Luctenne se dégage et va s’asseoir & la table.
REDILLON, — Je vous disais donc, chére madame?...