ACTE DEUXIEME - SCENE VIII
PONTAGNAC. — C'est ici!
LUCIENNE. — Dans cette chambre?
- PONTAGNAC. — Le 39! Parfaitement!
LUCIENNE, s’asseyant sur le fauteuil. — Quelle turpitude!... Et dire que c’est dans cette chambre!,.. Elle a plutét l’air honnéte, cette chambre! Menteuse! Que c’est dans cette chambre que, tout A l’heure, mon Mari avec une autre...
PONTAGNAC, ze¢zvant ses gants. — Avec une femme!
LUCIENNE, se levant. — Oui! Et alors tous les deux, lui, comme je le connais dans l’intimité... avec ses mots, ses tendresses, ses riens, et elle, elle, comme je ne la connais pas... avec ses... est-ce que je sais, moi? et alors? Oh! non, non je ne peux pas, je ne veux pas! O Dieu! vous pourrez assister 4 cela de sang-froid, vous?
PONTAGNAC. — Mon Dieu, si le geste est beau!
LUCIENNE, passant 4 droite. — Ah! taisez-vous. Je ne vois que trop! Je ne me représente que trop! D’affreuses images se dressent devant mes yeux! Ah! non, non, je ne veux pas voir, je ne veux pas voir! (Elle met la main sur ses yeux.) Ah! et puis non, j’aime encore mieux garder les yeux ouverts; quand je les ferme, }j’y vois encore mieux!...
PONTAGNAC. — Je vous en prie, ne vous énervez pas comme ¢a!
LUCIENNE, — Oh! il me semble que j’en veux 4 tout ce qui m’entoure. (Elle remonte en passant derriere le canapé.) A ces murs de leur complicité, 4 ces meubles pour ce dont ils vont étre témoins, 4 cela... Oh! non, non, ga, je ne veux pas! Je ne veux pas! La sonnette, ot est la sonnette?
PONTAGNAC, /’arrétant, — La sonnette! Pourquoi faire?
LUCIENNE. — Je vais faire enlever le lit!
PONTAGNAC, — Ah! mais non, mais vous n’y pensez pas!... Ah, ¢a voulez-vous surprendre votre mari, oui ou non?
LUCIENNE. — Oh! oui, certes, je le veux!
PONTAGNAC. — Eh! bien, alors, si vous voulez avoir la preuve matérielle du délit, ne lui enlevez pas le moyen de se manifester.
LUCIENNE. — Oh! mais c’est épouvantable, l’épreuve que vous m’imposez.
Ils descendent un peu.
PONTAGNAC. — Nous tacherons de ne pas la prolonger inutilement.
LUCIENNE. — Oh! oui.
PONTAGNAC. — Pourvu que nous arrivions au moment psychologique.
LUCIENNE. — Avant, oh! avant!
PONTAGNAC. — Eh! bien oui, c’est ce que je veux dire, pas trop t6t pour ne pas voir arriver les violons et pas trop tard...
LUCIENNE. — Pour que la musique n’ait pas eu le temps de commencer.
PoNTAGNAC. — Voila!
TLUCIENNE. — Oui, c’est ca! Mais comment saurons-nous?...
PONTAGNAC, allant a la table. — Eh! bien, j’y avais déja réfléchi,
et mon moyen, le voici!
Il montre deux timbres électriques enveloppés dans un papier et qu'il avait posés sur la table.
LUCIENNE. — Qu’est-ce que c’est que ca? des timbres électriques! PONTAGNAC. — Vous l’avez dit! Savez-vous ce que c’est que la péche au grelot?
LUCIENNE. — Non!
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PoNnTAGNAC — Eh! bien! c’est ca, la péche au grelot. On met un grelot au bout d’une ligne et c’est le poisson, lui-méme, qui sonne pour avertir le pécheur qu’il est pris. C’est tout simplement ce procédé-la que japplique 4 l’usage de Vatelin.
LUCIENNE. — Vous allez pécher mon mari au grelot?
PONTAGNAC. — Vous l’avez dit, et c’est lui-méme et sa... compagne qui auront la complaisance de nous sonner au moment voulu.
LUCIENNE. — Oh! voyons, quelle bétise!...
PONTAGNAC. — Bétise? Tenez vous allez voir comme c’est facile. (Remontant au lit suivi de Lucienne.) Quel est le coté habituel de votre mari?
LUCIENNE. — Le bord.
PONTAGNAC. — Le bord, bon ! par conséquent, madame, c’est la ruelle! Le bord, la ruelle! Bien! Ceci dit, je prends ces deux timbres électriques! Le gros, 1a. (Jl fazt sonner l'un des timbres. Sonnerie grave.) Nous dirons que c’est Vatelin! Et celui-ci. (12 fait sonner lautre timbre. Sonnerie aigué.) Ce sera madame! (Les faisant sonner successivement.) Monsieur, Madame! Bien! Je place Monsieur ici. (/1 glisse le premier timbre sous le matelas du lit, ala place que Lucienne a indiguée comme devant étre celle de Vatelin. — Faisant le tour du lit et apparaissant dans la ruelle.) Et Madame 1a!
Il glisse l'autre timbre sous Vautre cété du mate-
las.
LUCIENNE. — Oui, et puis?
PONTAGNAC. — Quoi, « Et puis? » Et puis voila, ca y est, c’est amorcé.
LUCIENNE. — Comment, ¢a y est?
PONTAGNAC, dans la ruelle. — Eh! bien, oui, nous n’avons plus qu’a
attendre que ca morde. L’un des deux pénétre dans le lit, crac, une sonnerie! Nous ‘ne bougeons pas, il n’y a qu’un poisson de pris. Soudain, la seconde arrive renforcer la premiére, ca y est! nous les tenons tous les deux. ,
Il quitte la ruelle du lit.
LUCIENNE. — Mais c’est trés ingénieux.
Ponracnac. — Oh! Non, c’est génial, voila tout!
Bruit de voix au fond.
PONTAGNAC, prenant sa canne et son chapeau. — J’entends du bruit, cest peut-étre nos personnages.
Il remonte a gauche.
LUCIENNE. — Eux! je vais leur crever les yeux!
PONTAGNAC, /’arrétant. — Ah! 1a! ils ne sont pas encore arrivés que vous voulez déja leur crever les yeux? Vite, venez, nous n’avons que le temps.
Illa fait passer devant lui
LUCIENNE, comme si elle parlait a son mari. — Ah! tu ne perdras rien pour attendre!
Ils sortent de gauche et l'on entend apres leur sortie, le bruit de la clé dans la serrure. En méme temps la porte du fond s’ouvre pour laisser passage a Maggy suivie de Clara portant deux oreillers.
ON at ACTE DEUXIEME - SCENE IX 167.
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