SCENE PREMIERE LUCIEN, puis DORA
LUCIEN, @ sa table, écrit. — Hélas! ma chére Dora, il est des circonstances dans la vie, ot l’on doit sacrifier son bonheur a son devolr... (Répétant.) & son devoir, hum!... son bonheur a son devoir... voila des
lettres embétantes 4 écrire.
Dora, venant de droite. Elle tient une capote de sergent d’administration sous le bras. — Je suis préte.
Lucien, — Elle!.., Il cache vivement la lettre.
Dora. — Pourquoi caches-tu ce que tu écrivais?
LucIEN. — Hum! je ne le cache pas... je... je l’ai mis dans ma poche, voila tout.
Dora. — Ah! c’est donc une chose que je ne peux pas voir.
LUCIEN. — Précisément!
Dora. — Parce que...
LUCIEN. — Parce que?... parce que c’est pour toi, 1a! alors...
Dora. — Ah! la raison est excellente.
LucIEN. — Oui, tu comprends...
Dora. — Ma foi, non..
LucIEN. — Il y a des choses qu’on ne peut pas dire comme ga de
vive voix, et qu’on ose écrire.
Dora. — Donne, alors! je lirai. :
Lucien. — Ah! non... merci, comme ¢a ‘devant moi... et puts, et puis ce n’est pas au point... Ma lettre est l’expression d’un élan spontané... alors, tu comprends, ¢a a besoin d’étre réfléchi... il faut que je prenne mon temps...
Dora. — A ton aisé... je flaire une surprise et je ne veux pas la connaitre... La veille d’un jour de féte, la discrétion est de rigueur.
LucIEN. — D’un jour de féte?
Dora. — Dame! Demain, j’ai... vingt-deux ans. Lucien. — Ah! comme I’an dernier...
Dora. — Tu crois ? c’est possible! Tu sais, nous autres femmes,...
c’est le contraire des militaires, nos années de campagne comptent mot-
tié... A propos de campagne, voici ton uniforme, j’ai consolidé les boutons.
LUCIEN. — Toi-méme?...
Dora. —— Moi-méme... Oh! tu dois étre beau avec... Tu es quoi?
LUCIEN. — Sergent!... sergent des infirmiers militaires.
Dora. — Je te croyais officier.
LucIEN. —- Hein? Non, c’est-a-dire... je suis officier d’académie, ct puis sergent des infirmiers militaires, voila!... Tu sais, ga n’est pas élé-
gant! élégant! mais ¢a ne m ’allait pas mal au temps de lactive, dame! aujourd’hui, je ne.sais pas... j’ai engraissé... D’ailleurs, tu auras le temps de me voir, demain, aprés- demain et comme ¢a pendant 28 jours..
Dora. — Oh! ca m’amusera... te voir en guerrier..
LUCIEN. — En guerrier, oui,... c’est peut-étre un bien grand mot pour mon arme,... mais enfin...
Dora. — Allons, je sors...
LUCIEN. — Comment, maintenant?.. mais nous allons déjeuner dans un quart d’heure
Dora. — Justement... je vais acheter le dessert pour le festin... Tu as commandé le solide?
LUCIEN. — Oui, chez Chevet... Ah! ¢a, tu es une excellente femme de ménage.
Dora. — Tu t’en apercois?... ca te donnera peut-étre l’idée de m’épouser.
LUCIEN. —- Non!...
Dora. — Merci...
LUCIEN. —- Seulement, je t’admire,... j’a1 presque envie de ne plus prendre de domestique. :
Dora. — Ah! non! tu es bien bon!... Si tu crois que ca m’amuse de faire le service... Quand auras-tu quelqu’un?
LUCIEN. — Mais j’attends, aujourd’hui... Ah! c’est que je ne veux plus de ces domestiques de Paris... comme était Etienne, ca a de l’ceil, oul, mais c’est indiscret, menteur, filou, potinier! Oh! non, plus de ¢a!... je fais venir de la campagne une 4me neuve, une 4me simple, un diamant brut, mais pur... I] ne saura rien faire de propre,... mais il ne fera rien de sale.-Eh! bien, ma foi! je le stylerai... je serai trés mal, mais trés honnétement servi... Ca me changera.
Dora. — Allons! nous verrons le diamant... Je me sauve.
Elle Pembrasse sur le front.
Lucien. — Eh! bien, dis donc, en passant, dépose donc cet uniforme dans ma chambre... A tout a Vheure.
Sortie de Dora.