‹ Théâtre Complet IIChapitre 163 sur 203 · SCENE III LUCIEN, BRETEL · texte numérisé non relu

SCENE III LUCIEN, BRETEL

LUCIEN. — Entrez!

BRETEL, fort accent belge. — Bonjour, Monsieur, ¢a va bien... a c’t’heure?

LUCIEN. — Hein?

BRETEL, avec admiration. —- Oh! gott, gott, gott... ouie, ouie, ouie, ca est chenu tout de méme, ici! tu sais?

LUCIEN, viant. — Ah! nature simple, primitive, la voila (Hauz.) hein! ca vous plait, ca?

BRETEL. — Pour sir, alors, c’aie de la belle article, tout ¢a, savezvous.

LUCIEN, @ moztié riant. — Oui, mon ami. Seulement, vous auriez pu vous nettoyer les pieds avant de venir...

BRETEL. — Moi! Eih! qu’est-ce que tu dis, j’ai pris un bain de riviére avant-hier, comme par hasard.

LUCIEN. — Non, vos bottes!... vous auriez pu vous essuyer avant

d’entrer... Le tapis est fait pour ¢a.

BRETEL. — Eh bien! alors, il n’y a pas de temps de perdu...

Il se frotte les pieds sur le tapis.

LUCIEN. — Eh! non! Eh! pas Ja!...

BRETEL. — Eh! bien, alors qu’est-ce que tu chantes que le tapis est fait pour ¢a. ‘ LuciEN. — Oh! mais il est d’un primitif exagéré!...

Il dépose sa cigarette sur un cendrier qui est sur la cheminée,

BRETEL. — Tiens! qu’est-ce que vous faites, monsieur?... Tu déposes tes moignons de cigarettes dans des assiettes? LUCIEN. — Ce n’est pas une assiette! c’est un cendrier... C’est fait

pour mettre les bouts de cigares et de cigarettes, et enfin toutes les choses pas propres qu’on me jetterait sur le tapis.

BRETEL. — Voyez-vous ¢a, tout de méme... Ca est ce que I’on appelle généralement de la raffinerie.

LUCIEN, viant. — Non, pas généralement,... rarement!... Tenez! ' restez un peu tranquille, j’ai une lettre importante 4 achever et je suis a vous.

BRETEL, — Allei! Allei!

LUCIEN, écrivant le dos tourné a Bretel, pendant que celut-ci inspecie VPappartement (il relit) « Hélas, ma chére Dora, il est des circonstances

dans la vie ot |’on doit faire le sacrifice de son bonheur a son devour... oa)

BRETEL, avec conviction. — Oui!

LUCIEN, se retournant. — Hein?

BRETEL. — Oui, ¢a est bien!... Tu parles comme un curé... sais-tu?

. ¢a est bien, voila!

LUCIEN. — Oh! non, mais de quoi se méle-t-il?

BRETEL, 7épétant. —- « On doit, dans la vie, avoir de sacrés fils pour son bonheur et son devoir! » trés bien! Ga eSt comme qui dirait une farandole... une farandole de |’ Evangile.

LUCIEN. — Hein?

BRETEL. — Une farandole de l’Evangile!... C’est-a-dire que ¢a roule bien a l’ozelle, et ca ne veut rien dire...

LUCIEN. — C’est un type! allons! Laissez-moi écrire... (éc7tvant) « son bonheur a son devoir »... Si je sais comment tourner ga — « Je t’al donné souvent des preuves de mon amour... »

BRETEL. — De son amour!... c’est une e lettre & du sexe, ¢a... (2 regarde un tableau qui représente « Léda et son cygne », & part) Ouie, ouie! qu’est-ce que ca est tout de méme que cette jeune féle qui s’a fait tirer comme ¢a, habillée avec une volaille sur les genoux?... (haut) Disdonc, M’sieur, c’est-’y une de ta famile, cette madame-la?...

LUCIEN. — Quoi? Quelle dame?

BRETEL. — Cette Madame qui plume une oie et qu’a peur de salir ses vétements?

LUCIEN. — Hein!... la Léda?... vous étes fou. Laissez-moi écrire.

BRETEL. — Allei! Allei!

LUCIEN, écrivant. — « Des preuves de mon amour, tu n’as donc pas a en douter... aussi faut-il des raisons... »

BRETEL, @ la cheminée, voyant une statuette d’une Diane quelcongue, — Ca est une belle posture tout de méme... (Aaut) M’sieur!

LUCIEN. — Quoi encore?

BRETEL, — C’est-y de votre famile, cette madame-la? LuCIEN. — Oh! mais, il m’embéte..

BRETEL. — Pourquoi que vous la laissez courir comme ga, toute

nue?... pourquoi que tu lhabilles pas... avec des petits vétements... comme Mannekenpiss chez nous?...

LUCIEN. — Ah ga! dites donc, vous n’allez pas m’interrompre comme ca tout le temps?... Faites ce que vous voudrez,... mais ne parlez pius... tant que je n’aurai pas fini d’écrire.

BRETEL. — Bien.

LUCIEN, se vetournant, — C’est vrai!... j’ai déja assez de peine a tourner ce poulet diplomatique... Voyons! (écvivant) « Il faut des raisons... » non. (J efface.) « Hélas! qui m’efit dit... » non. — « J’en atteste le ciel » — non — « Dieu m’est témoin que je n’aurais jamais voulu te quitter. »

Bretel s'est assis & gauche —il tire sa pipe, la bourre et L’allume.

LUCIEN, écrivant, — « Mais je me vois dans la nécessité » (se corrigeant) « dans la dure nécessité de rompre notre lune de miel ».

BRETEL va pour cracher, il s’arréte... regarde neta le tapis, puis prend le cendrier et crache dedans. — C’est pas commode..

LUCIEN, répétant. — « De rompre notre lune de miel!... » '» (parle) Seulement voila, qu’est-ce qui peut bien me mettre dans la nécessité de rom- -pre notre lune de miel?.. . Oh! j’y suis!... (écrivant) « J’avais engagé toute

\ by ; t ‘ Ni SONS 2ETT 211 See eee aoe par ee ee at en EY id ae ee ma fortune dans les fonds calédoniens... c’est une débacle, tout y a passé... »

BRETEL, crachant dans le cendrier. — Pas commode!

LUCIEN. — « Je suis absolument ruiné... »

BRETEL, posant sa pipe. — Tu es ruiné?... vous?

LUCIEN. — Hein! quoi? mais non... si vous ne vous occupiez pas de ce que j’écris...

BRETEL, — Je ne m’occupe pas,... seulement, c’est vous qui dis.

LucIEN. — Eh! bien, qu’est-ce que ¢a prouve?... j’écris une lettre d’affaires.

BRETEL. — Ah! trés bien, ¢a est une craque, alors?... je disais

aussi!... C’te pauvre jeune homme qu’est ruiné, j’vas pas pouvoir rester a. son service.

Lucien. — Ah! je vous remercie de votre sollicitude. (Jl se remet a écrive, tandis que Bretel reprend sa pipe et continue de fumer.) « Je n’ai pas le droit de te faire partager ma misére... tu le voudrais, que je m’y opposerais... » (@ part) il est bon de tout prévoir. (écrivant) « Tu es jeune, tu es jolie... tu as une belle carriére devant toi... va! oublie-moi! sois heureuse! » (faz7lé) 14a, et puis trois beaux billets de mille francs avec ca... Ah! mais au fait, non, puisque je suis ruiné... c’est pas la peine... non! un peu de lyrisme. (écvzvant) « Que ne puis-je, en te quittant, t’offrir mieux que les larmes que j’ai versées. » (out en écrivant, il répete sur un refrain de valse) t’offrir mieux que les larmes que j’ai versées!

BRETEL, gui a écouté tout ce qui précede avec une émotion croissante, dépose sa pipe et sanglote. — Ah! ah! ah!

LUCIEN, se levant. — Eh! bien, qu’est-ce qu’il y a?

BRETEL. — Ca est cette lettre de blague... qui est si triste...

LUCIEN. — Comment, c’est pour ¢a?... Quel diamant! mais voyons, puisque c’est pour rire!...

BRETEL, fleurant. —- Ech! je le sais bien... Si c’était pour de vrai, je serais ferme,... mais puisque ¢a n’est pas... ¢a c’est pas besoin.

LUCIEN, hausse les épaules, puis met la lettre sous enveloppe, — Mlle Dora Brochet... 1a!... (Aumant l’air) Ah ga! qu’est-ce qui sent le brilé comme ga... ici?

BRETEL, humant lair. — Le bruléi?

LUCIEN. — Oui, ¢a sent la pipe...

BRETEL. — Ah! je sais! cest Gudule.

LUCIEN. — Gudule?

BRETEL, montrant sa pipe. — La voila, Gudule... c’t’une viele amie. Lucien. — Eh! bien, dites donc, on ne fume pas ici... BRETEL. — Ici? allei, allei, qu’est-ce que tu chantes?... tu viens de

fumer toi-méme, savez-vous!...

Lucien. — Moi!... (a part) ah! non, il est superbe. (Voyant Bretel gui crache dans le cendrier.) Eh! bien, qu’est-ce que vous faites?

BRETEL, éfonné. —- Eh bien! je crache, Monsieur, dans l’assiette, comme t’as dit.

Lucien. — Moi, j’ai dit ca?

BRETEL. — Oui, t’as dit qu’elle était pour mettre les cochoncetés que tu voulais pas qu’on mette sur le tapis.

LUCIEN. — D’abord, on ne crache pas dans un salon.

BRETEL. — Oui? Eh bien, quoi donc est-ce que tu veux que j’en fasse?

Lucien. — Eh! ¢a vous regarde... On ne crache pas, voila tout. BRETEL. — Monsieur, je ne suis pas un saligaud, tu sais?

LuciEn. — C’est bon! ca suffit!... Comment vous appelez-vous?

BRETEL, — Bretel!

LUCIEN, inscrivant. — Cas’écrit?...

BRETEL. — Si on veut...

LUCIEN. — Je vous demande comment ¢a s’écrit... Est-ce, T.E.L., ou comme bretelle de pantalon?

BRETEL. — Non, Bretel, tout court...

LUCIEN. — Quel idiot!... Enfin, ¢a s’écrit-il comme ga se prononce?

BRETEL. — Pour stir, tiens! comme hdtel, chapelle, dowtelle, solele... T’as donc jamais été a la laique que tu ne sais pas faire l’autographe?

LucIEN. — D’abord, mon ami, je vous prierai de perdre |’habitude de me poser ainsi des questions, ca n’est pas & vous a m’interroger... Un domestique ne doit jamais prendre la parole le premier, il doit attendre que son maitre... (voyant Bretel qui rif) Qu’est-ce que vous avez a rire?

BRETEL, viant. — Rien!... je ris... parce ie ca est rigolo, comme tu as de Yaccent, tu sais..

LUCIEN, ahuri. — Hein? Ah! bien, non! il est stupéfiant !

BRETEL. — C’est vrai, tu dis : (V’imitant) Un domestique, il ne doit jamais prendre la parole le premier. (favlanz) Pourquoi est-ce que tu ne dis pas tout simplement... comme tout le monde (avec un fort accent belge) un domestique il ne doit jamais prendre la parole le premier.

LUCIEN, mogueur. — Ah!

BRETEL. — Oui! ca te ferait pas autant remarquer, tu sais... (J’imitant une seconde fois) Un domestique, il ne doit jamais prendre la parole le premier. (4 Lucien) Tu ne trouves pas comme ¢a est rigolo?

LUCIEN, zzant, — I] est impayable...

BETEL, — Ah! tu ris, toi aussi!... gotte ferdeck! tu es un chic homme, tu sais.

Il lui tape sur le ventre.

Lucien. — Hein! Eh! bien, dites donc, pas tant de familiarités!... (@ part) Oh! oh! trop brut, ce diamant, trop. brut... (Aaut) Vous saurez qu’on ne tape pas sur le ventre de son maitre,... et puis je vous prierai également de ne pas me tutoyer ainsi!... Je vous dis bien « vous », mol... Faites-en autant.

BRETEL, — Tu veux que je te parle au pluriel?... non! Lucign. — Hein?

BRETEL. — Non, Monsieur, tu sais, ca n’est*pas possible!... « vous »,

a toi seul, mais qu’est-ce que je te dirais quand tu serais plusieurs... Mais je ne suis pas fier, pour une fois, Monsieur, je te permets de me dire « tu », savez-vous?

LUCIEN. — Vous étes bien bon... Eh! bien, vous ferez comme gi yétais plusieurs... Vous comprenez, n’est-ce pas?

BRETEL. — Je te comprends...

LUCIEN. — Je veux bien vous prendre 4 mon service... si vous me promettez d’avoir de la bonne volonté.

BRETEL. — Oh! pour gal... (21 crache et tend la main pour préter serment.) Tu peux compter pour une fois, tu sais..

LUCIEN. — Et puis, vous serez économe?... je ne veux pas qu’on soit

depensier... (Bretel tend la main et veut cracher comme plus haut, Lucien Varréte.) Non, ce n’est pas la peine... Enfin, vous aurez de la tenue, nous ne sommes plus dans les champs, ici.. D’abord, vous trouverez une livrée pour vous, la, dans une chambre.

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