SCENE PREMIERE
AMANDINE, MARTHE, JULIE, PACAREL, LANDERNAU, TIBURCE, la bonne.
Tous sont assis a table. Pacarel face au public, ayant a sa droite Julie et Amandine a sa gauche. Landernau est a cété de Julie, Marthe a cété @Z’Amandine. Pacarel porte & la boutonniére le vuban a’ Officier d’Académte avec les petites palmes en argent. Tiburce au fond a gauche,
sert avec la bonne,
PACAREL, — Excellent, ce canard.
MARTHE. — La recette est du docteur Landernau. JLANDERNAU. — Eh! parbleu, c’est le canard a la Rouennaise! Tout
le mystére est dans la facon de le tuer... C’est trés simple... au moyen d’une constriction exercée de la main contre le cou du canard, n’est-ce pas, l’air ne pénétrant plus dans le thorax, ]’hématose se fait incompletement ce qui améne des extravasations sanguines dans le tissu cellulaire qui sépare les muscles sus-hyoidiens, et sous-hyoidiens, par conséquent... PACAREL, — Oui, enfin, vous lui tordez le cou... Ces médecins, ¢a ne peut rien dire comme les autres... Eh! bien, c’est excellent. ILANDERNAU. —- Avec ga, ce canard est d’un tendre... PACAREL, — Ah! c’est ma femme elle-méme qui |’a acheté. MARTHE. — Oui... Figurez-vous que j’avais méme oublié mon portemonnaie... Et voila que j’avais pris le tramway... Heureusement qu’il y avait ]a un jeune homme trés galant qui m’a prété six sous... J’ai da étre trés aimable avec lui.
AMANDINE. — I] y a toujours des hommes pour les bonnes occasions.
PACAREL, — Oui, seulement il n’y a pas de bonnes occasions pour tous les hommes. (A Tzburce.) Apportez-nous le champagne.
Tiburce remonte chercher le champagne sur le buffet, pendant que la bonne enléve les verres a vin et la carafe.
AMANDINE. — Ah! je l’adore... mais mon mari le docteur me le défend... il dit que ca m’excite trop!... Il ne me le permet que pour mes bains.
TIBURCE, @ part. — Ah! pauvre chatte!
PACAREL, — Allons! tendez vos verres... et vous savez, c’est du vin! Je ne vous dis que ca... il me vient de Troyes... ville aussi célebre par son champagne que par le cheval de ce nom.
JULIE. — Mais non papa... le cheval et le champagne, ¢a n’a aucun rapport... Ca ne s’écrit méme pas, la méme chose.
PACAREL, — Pardon! ai-je dit que... cheval et champagne ¢a s’écrivit la méme chose?
JULIE. — Je ne te dis pas!... Mais il y a Troie et Troyes... ce qui fait deux.
LANDERNAU. — Permettez... trois et trois font six.
PACAREL. — Ah! trés dréle! Messieurs... Mesdames... Je demande la parole...
Il se léve.
AMANDINE, — Laissez parler M. Pacarel.
MARTHE. — Parle!... Mon mari était fait pour étre tribun.
PACAREL. — Messieurs... Mesdames... on ne pourra pas niet...
MARTHE. — Ah! a propos de panier, ma chére Amandine, j’ai retrouvé le vdtre, votre panier 4 ouvrage.
AMANDINE. — Mon panier, ah! moi qui le cherchais.
PACAREL. — Messieurs, mesdames...
Tous. — Chut.
PACAREL. — Allez-vous bienté6t me laisser parler? é MARTHE. — Va, mon ami. (A Amandine.) Vous me ferez penser a vous le rendre tout a l’heure.
PACAREL, — Messieurs et Mesdames... et surtout toi ma fille... je
vous ménage une surprise (A Zzburce.) Apportez-nous les rince-bouche.
MARTHE. — C’est ¢a ta surprise?...
PACAREL. — Non, ce n’est qu’une interruption... Je veux m’habituer pour si jamais je suis député... (A Tzburce). Eh! bien, vous n’entendez pas? J’ai demandé que vous m’apportassiez les rince-bouche.
TIBURCE. — Voila! Je vais vous l’apportasser !
PACAREL. — D’abord’on dit apporter... On ne dit pas apportasser.
T1BuRCE. — Ah! je pensais faire plaisir 4 Monsieur... comme Monsieur vient de le dire... Oh! les maitres!...
I] sort.
AMANDINE. — Monsieur Pacarel... vous avez la parole...
Tous — La surprise!... la surprise!...
PACAREL. — Voila... je serai bref... Julie... tu t’es illustrée dans ta famille par la confection d’un opéra... tu as refait Faust aprés Gounod.. Gounod était né avant toi, il était tout naturel qu’il edt pris les devants. Ton Faust, j’ai résolu de le faire jouer 4 l’Opéra méme... Je me suis enrichi dans la fabrication du sucre par l’exploitation des diabétiques...