‹ Théâtre Complet IIChapitre 41 sur 203 · SCENE III LES MEMES, DUFAUSSET · texte numérisé non relu

SCENE III LES MEMES, DUFAUSSET

DUFAUSSET, entrant du fond. — C’est moi.

PACAREL. — Ah! vous voila, mon cher Dufausset ; je vous ai entendu faire des roulades tout a |’heure.

DUFAUSSET. — Moi, jamais de la vie. ’

PACAREL. — Comment, jamais de la vie.

LANDERNAU. — Non, il dit vrai... je 1’ai cru, moi aussi d'abord... mais c’était eau dans le réservoir... ]’eau qui montait.

PACAREL, — Ah! cétait 1’... Elle chante bien!... Comme vous d’ailleurs! Car vous avez une voix... Ah! farceur... vous avez beau la rentrer... ca éclate!... et timbrée!... Ah! ah! ah! Etes-vous assez timbré.

DuFAUSSET. — Moi!.. pas plus qu’eux, par exemple.

PACAREL. — Allons! voyons, pas de cachotterie... nous sommes’ des roublards, nous! faut pas essayer de nous la faire... laissez la donc sortir...

DUFAUSSET. — Qui?

PACAREL. — Eh! votre voix, vos w#¢.

DUFAUSSET. — Vos?

PACAREL. — Zut.

DUFAUSSET. — Merci... j’avais bien entendu.

PACAREL, — Ah! bien, alors, allons-y... N’est-ce pas, nous savons tous que vous étes un ténor de la plus grande valeur.

48 CHAT EN POCHE ur

DUFAUSSET. — Moi! mais c’est pour rire..

PACAREL. — Ta, ta, ta, ta, ne faites donc pas l’innocent; je sais bien que c’est dans votre jeu..

LANDERNAU. — Mais c’est inutile! on ne vous lAchera pas...

PACAREL, — Ainsi, c’est pas la peine de vous entéter... DuFAUSSET, — Ils y tiennent...

PACAREL. — Faites un peu... Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!

Il chante la gamme.

DUFAUSSET, méme jeu. — Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!

PACAREL, — Plus fort.

DUFAUSSET, criant. — Ah! ah! ah! ah! ah! ah! (A part.) Ils me feront tourner en bourrique.

PACAREL, — Eh! bien, voila, ¢a y est... C’est un peu faux... mais c’est parce qu'il y a des courants dair. . quand il y aura un décor derriere..

LANDERNAU. — Vous voyez bien que vous avez une voix superbe.

DUFAUSSET. — Moi!

PACAREL. — D2?ailleurs, votre réputation est faite dans Bordeaux.

* DuraussetT. — Allons donc!

PACAREL. — C’est bien pour ¢a que je vous ai fait un si brillant engagement... Sans ¢a vous pensez bien..

DUFAUSSET, — Cest vrai pourtant! Alors, c’est sérieux ce que vous dites la?

PACAREL. — Dame!

DUFAUSSET. — Eh! bien, je ne m’en serais jamais douté..

LANDERNAU. — Aussi, c’était enfantm de vouloir nous le cacher.

DUFAUSSET. — Oh! je vous assure que jusqu’a présent... Comme on

s’ignore tout de méme. . . C’est que c’est positif ; voulez-vous que je vous dise : au fond, j’ai toujours senti que j’avais de la voix... mais on me décourageait ld-bas en me disant : « Ferme ca, tu vas faire pleuvoir. » PACAREL. — I] y a toujours des envieux pour contrarier les vocations.

DUFAUSSET, chantant. — Do ré mi fa solla sido! Ah! ah! ah! ah!... (Passant au premier plan.) « Salut demeure chaste et pure. »

PACAREL, — Aie! eis le méme air... 11 varie peu!

DUFAUSSET. — Ah! n’ayez pas peur... j’en apprendrai d’autres . PACAREL. — C’est si beau, une belle voix..

DuFAausseET. — Ah! je crois bien... mais en n France vous n’avez pas

ca... il faut aller en Italie... Si vous aviez été comme moi a la Chapelle Sixtine...

LANDERNAU, bondissant, ainsi que Pacarel. — Hein! vous.. DUFAUSSET. — Quoi?

PACAREL, suffogué. — A la... A la cha... & Ja cha cha...

DUFAUSSET. — Pourquoi parlez-vous arabe?...

PACAREL. —- Non je... ce n’est pas de l’arabe... je dis a la cha... Qu’est-ce que vous venez de dire, enfin?

DUFAUSSET, — J’ai dit, si vous aviez été comme moi a la Chapelle Sixtine.

LANDERNAU, — J’avais bien entendu... Comment, vous avez été a

la Chapelle Sixtine?... vous!... chanter.

DUFAUSSET. — Quoi?

LANDERNAU. — Je dis : chanter!

ACTE TROISIEME - SCENE III Tre oe

__ DUFAUSSET, @ part. —- « Chantez! » Oh! il veut encore que je chante. (Haut.) Parfaitement! parfaitement! (Chantant.) « Salut demeure... » PACAREL, — Assez! :

DUFAUSSET. — Bon!

LANDERNAU, bas & Pacarel, — 11 m’a dit « parfaitement! », tu as entendu?

PACAREL. —- Oui! je n’en reviens pas, pauvre garcon!

DUFAUSSET, passant au deuxidme plan. —- Mais pour en revenir a la Chapelle Sixtine... vous savez sans doute que les chantres en sont...

PACAREL, — Oui, nous savons, nous savons...

DUFAUSSET. — Eh! bien vous ne, pouvez vous faire une idée de 1’in-

tensité d’harmonie qui se dégage de ces voix si pures ainsi assemblées, qui chantent toutes leurs parties avec une 4me...

PACAREL, — Ils les chantent de mémoire, hien entendu!

DUFAUSSET, — Oh! évidemment.

LANDERNAU. —- Et comment un garcgon comme vous a-t-il pu avoir Vidée d’entrer 1a-dedans?

DUFAUSSET. — Ou? A la Chapelle Sixtine? Ah! bien ma foi, vous

savez ce que c’est... J’étais a Rome... j’avais déja un peu le spleen... japprends tout a coup que ma maitresse, une femme qui m’avait juré un amour éternel, venait de filer avec un dentiste napolitain.

PACAREL, — Je vois ce que c’est! un désespoir d’amour!

DUFAUSSET. — Mettez-vous a ma place.

PACAREL, — Merci.

DUFAUSSET. —- Vous comprenez, mon humeur... pour m’étourdir alors... je me suis mis a arpenter les rues de Rome, seul, découragé, dégotité de.la vie et des femmes...

LANDERNAU. — Oui! Oul.

DUFAUSSET. — Tout 4 coup, qu’est-ce que je vois devant moi... la Chapelle Sixtine... Dame, pour un homme qui est tout seul 4 Rome avec le spleen en plus et une maitresse en moins... c’était encore une res- source.

PACAREL, -— Médiocre...

DUFAUSSET. — Je m’écrie : « Ma foi, c’est le ciel qui l’envoie! entrons a Ja Chapelle Sixtine. »

PACAREL. —— Comme ca! Vlan! )

LANDERNAU. — Niez donc la vocation!

DuFAUSSET. — Ah! je ne 1’ai pas regretté, allez!

PACAREL. — Jamais?

DUFAUSSET, — Jamais!... Je puis dire que j’ai éprouvé la une des plus grandes secousses de ma vie.

LANDERNAU. —- Je vous crois.

DUFAUSSET, &@ Landernau, — Je n’étais pas plus tdét entré, monsieur, que je me sentais pris par tous ces chantres a la voix céleste,... terrassé, démonté... (A Pacarel.) Je n’étais plus un homme, monsieur!... J’étais... Anh! je ne sais pas ce que j’étais...

PACAREL; — Ne cherchez pas... (A part.) Pauvre garcon!

DuFAUSSET, @ Landernau. — Enfin, me croirez-vous quand je vous dirai que j’ai pleuré, oui monsieur... comme un veau, 4 ce moment-la.

PACAREL, — Ah! je ne savais pas que les veaux.a ce moment 1a...

LANDERNAU, — C’est sans doute la perspective du pot-au-feu.

DUFAUSSET. — C’était de l’extase, quoi... au point que je n’ai méme pas fait attention 4 ce qu’on m’y a exécuté.

PACAREL. — Quel Spartiate!...

DUFAUSSET. — C’est égal, je ne 1’ oublierai jamais. (Chantant d’une voix de téte.) « O salutaris hostia. »

PascaL. — C’est tout a fait ga.

DuFAUSSET. — Et ¢a ne vous donne qu’une faible idée.

PACAREL, le prenant a part. — Dites-donc! Et moi qui croyais que vous faisiez la cour 4 Mme Landernau?

DUFAUSSET, ahuri. — Je ne saisis pas le rapport.

LANDERNAU, le prenant a part. — Dites-donc, figurez-vous que j étais persuadé que vous cultiviez M™ Pacarel.

DuFAUSSET. — Ah! ¢a! ils se donnent le mot!

LANDERNAU et PACAREL, Jui serrant chacun la main. — Oh! pauvre ami!

PACAREL. — Et maintenant, je récris 4 1’Opéra... vous tacherez d’étre brillant, d’ailleurs peu m ’importe maintenant que j’ai le secret; essayons-nous ‘Landernau?

LANDERNAU. — Essayons, Pacarel.

(ls retirent leurs mouchoirs quwils agitent.)

Ensemble :

PACAREL. — « Coucou... Ah! le voila. »

LANDERNAU, — « Colimagon borgne. »

DUFAUSSET, passant au troisiéme plan. — Hein! Ah! le... Ah! non, merci, pas tout le temps, j’en ai assez, moi!

PACAREL. — Vous avez raison... il vaut mieux se réserver pour la grande occasion. (A part.) Ah! c’est égal, ce pauvre Dufausset! (Hazt.) Landernau, allons faire notre lettre.

LANDERNAU, — Allons, Pacarel.

Ils sortent par la gauche. Pacarel sort le dernier.

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