SCENE III LES MEMES, DUFAUSSET
DUFAUSSET, entrant du fond. — C’est moi.
PACAREL. — Ah! vous voila, mon cher Dufausset ; je vous ai entendu faire des roulades tout a |’heure.
DUFAUSSET. — Moi, jamais de la vie. ’
PACAREL. — Comment, jamais de la vie.
LANDERNAU. — Non, il dit vrai... je 1’ai cru, moi aussi d'abord... mais c’était eau dans le réservoir... ]’eau qui montait.
PACAREL, — Ah! cétait 1’... Elle chante bien!... Comme vous d’ailleurs! Car vous avez une voix... Ah! farceur... vous avez beau la rentrer... ca éclate!... et timbrée!... Ah! ah! ah! Etes-vous assez timbré.
DuFAUSSET. — Moi!.. pas plus qu’eux, par exemple.
PACAREL. — Allons! voyons, pas de cachotterie... nous sommes’ des roublards, nous! faut pas essayer de nous la faire... laissez la donc sortir...
DUFAUSSET. — Qui?
PACAREL. — Eh! votre voix, vos w#¢.
DUFAUSSET. — Vos?
PACAREL. — Zut.
DUFAUSSET. — Merci... j’avais bien entendu.
PACAREL, — Ah! bien, alors, allons-y... N’est-ce pas, nous savons tous que vous étes un ténor de la plus grande valeur.
48 CHAT EN POCHE ur
DUFAUSSET. — Moi! mais c’est pour rire..
PACAREL. — Ta, ta, ta, ta, ne faites donc pas l’innocent; je sais bien que c’est dans votre jeu..
LANDERNAU. — Mais c’est inutile! on ne vous lAchera pas...
PACAREL, — Ainsi, c’est pas la peine de vous entéter... DuFAUSSET, — Ils y tiennent...
PACAREL. — Faites un peu... Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!
Il chante la gamme.
DUFAUSSET, méme jeu. — Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!
PACAREL, — Plus fort.
DUFAUSSET, criant. — Ah! ah! ah! ah! ah! ah! (A part.) Ils me feront tourner en bourrique.
PACAREL, — Eh! bien, voila, ¢a y est... C’est un peu faux... mais c’est parce qu'il y a des courants dair. . quand il y aura un décor derriere..
LANDERNAU. — Vous voyez bien que vous avez une voix superbe.
DUFAUSSET. — Moi!
PACAREL. — D2?ailleurs, votre réputation est faite dans Bordeaux.
* DuraussetT. — Allons donc!
PACAREL. — C’est bien pour ¢a que je vous ai fait un si brillant engagement... Sans ¢a vous pensez bien..
DUFAUSSET, — Cest vrai pourtant! Alors, c’est sérieux ce que vous dites la?
PACAREL. — Dame!
DUFAUSSET. — Eh! bien, je ne m’en serais jamais douté..
LANDERNAU. — Aussi, c’était enfantm de vouloir nous le cacher.
DUFAUSSET. — Oh! je vous assure que jusqu’a présent... Comme on
s’ignore tout de méme. . . C’est que c’est positif ; voulez-vous que je vous dise : au fond, j’ai toujours senti que j’avais de la voix... mais on me décourageait ld-bas en me disant : « Ferme ca, tu vas faire pleuvoir. » PACAREL. — I] y a toujours des envieux pour contrarier les vocations.
DUFAUSSET, chantant. — Do ré mi fa solla sido! Ah! ah! ah! ah!... (Passant au premier plan.) « Salut demeure chaste et pure. »
PACAREL, — Aie! eis le méme air... 11 varie peu!
DUFAUSSET. — Ah! n’ayez pas peur... j’en apprendrai d’autres . PACAREL. — C’est si beau, une belle voix..
DuFAausseET. — Ah! je crois bien... mais en n France vous n’avez pas
ca... il faut aller en Italie... Si vous aviez été comme moi a la Chapelle Sixtine...
LANDERNAU, bondissant, ainsi que Pacarel. — Hein! vous.. DUFAUSSET. — Quoi?
PACAREL, suffogué. — A la... A la cha... & Ja cha cha...
DUFAUSSET. — Pourquoi parlez-vous arabe?...
PACAREL. —- Non je... ce n’est pas de l’arabe... je dis a la cha... Qu’est-ce que vous venez de dire, enfin?
DUFAUSSET, — J’ai dit, si vous aviez été comme moi a la Chapelle Sixtine.
LANDERNAU, — J’avais bien entendu... Comment, vous avez été a
la Chapelle Sixtine?... vous!... chanter.
DUFAUSSET. — Quoi?
LANDERNAU. — Je dis : chanter!
ACTE TROISIEME - SCENE III Tre oe
__ DUFAUSSET, @ part. —- « Chantez! » Oh! il veut encore que je chante. (Haut.) Parfaitement! parfaitement! (Chantant.) « Salut demeure... » PACAREL, — Assez! :
DUFAUSSET. — Bon!
LANDERNAU, bas & Pacarel, — 11 m’a dit « parfaitement! », tu as entendu?
PACAREL. —- Oui! je n’en reviens pas, pauvre garcon!
DUFAUSSET, passant au deuxidme plan. —- Mais pour en revenir a la Chapelle Sixtine... vous savez sans doute que les chantres en sont...
PACAREL, — Oui, nous savons, nous savons...
DUFAUSSET. — Eh! bien vous ne, pouvez vous faire une idée de 1’in-
tensité d’harmonie qui se dégage de ces voix si pures ainsi assemblées, qui chantent toutes leurs parties avec une 4me...
PACAREL, — Ils les chantent de mémoire, hien entendu!
DUFAUSSET, — Oh! évidemment.
LANDERNAU. —- Et comment un garcgon comme vous a-t-il pu avoir Vidée d’entrer 1a-dedans?
DUFAUSSET. — Ou? A la Chapelle Sixtine? Ah! bien ma foi, vous
savez ce que c’est... J’étais a Rome... j’avais déja un peu le spleen... japprends tout a coup que ma maitresse, une femme qui m’avait juré un amour éternel, venait de filer avec un dentiste napolitain.
PACAREL, — Je vois ce que c’est! un désespoir d’amour!
DUFAUSSET. — Mettez-vous a ma place.
PACAREL, — Merci.
DUFAUSSET. —- Vous comprenez, mon humeur... pour m’étourdir alors... je me suis mis a arpenter les rues de Rome, seul, découragé, dégotité de.la vie et des femmes...
LANDERNAU. — Oui! Oul.
DUFAUSSET. — Tout 4 coup, qu’est-ce que je vois devant moi... la Chapelle Sixtine... Dame, pour un homme qui est tout seul 4 Rome avec le spleen en plus et une maitresse en moins... c’était encore une res- source.
PACAREL, -— Médiocre...
DUFAUSSET. — Je m’écrie : « Ma foi, c’est le ciel qui l’envoie! entrons a Ja Chapelle Sixtine. »
PACAREL. —— Comme ca! Vlan! )
LANDERNAU. — Niez donc la vocation!
DuFAUSSET. — Ah! je ne 1’ai pas regretté, allez!
PACAREL. — Jamais?
DUFAUSSET, — Jamais!... Je puis dire que j’ai éprouvé la une des plus grandes secousses de ma vie.
LANDERNAU. —- Je vous crois.
DUFAUSSET, &@ Landernau, — Je n’étais pas plus tdét entré, monsieur, que je me sentais pris par tous ces chantres a la voix céleste,... terrassé, démonté... (A Pacarel.) Je n’étais plus un homme, monsieur!... J’étais... Anh! je ne sais pas ce que j’étais...
PACAREL; — Ne cherchez pas... (A part.) Pauvre garcon!
DuFAUSSET, @ Landernau. — Enfin, me croirez-vous quand je vous dirai que j’ai pleuré, oui monsieur... comme un veau, 4 ce moment-la.
PACAREL, — Ah! je ne savais pas que les veaux.a ce moment 1a...
LANDERNAU, — C’est sans doute la perspective du pot-au-feu.
DUFAUSSET. — C’était de l’extase, quoi... au point que je n’ai méme pas fait attention 4 ce qu’on m’y a exécuté.
PACAREL. — Quel Spartiate!...
DUFAUSSET. — C’est égal, je ne 1’ oublierai jamais. (Chantant d’une voix de téte.) « O salutaris hostia. »
PascaL. — C’est tout a fait ga.
DuFAUSSET. — Et ¢a ne vous donne qu’une faible idée.
PACAREL, le prenant a part. — Dites-donc! Et moi qui croyais que vous faisiez la cour 4 Mme Landernau?
DUFAUSSET, ahuri. — Je ne saisis pas le rapport.
LANDERNAU, le prenant a part. — Dites-donc, figurez-vous que j étais persuadé que vous cultiviez M™ Pacarel.
DuFAUSSET. — Ah! ¢a! ils se donnent le mot!
LANDERNAU et PACAREL, Jui serrant chacun la main. — Oh! pauvre ami!
PACAREL. — Et maintenant, je récris 4 1’Opéra... vous tacherez d’étre brillant, d’ailleurs peu m ’importe maintenant que j’ai le secret; essayons-nous ‘Landernau?
LANDERNAU. — Essayons, Pacarel.
(ls retirent leurs mouchoirs quwils agitent.)
Ensemble :
PACAREL. — « Coucou... Ah! le voila. »
LANDERNAU, — « Colimagon borgne. »
DUFAUSSET, passant au troisiéme plan. — Hein! Ah! le... Ah! non, merci, pas tout le temps, j’en ai assez, moi!
PACAREL. — Vous avez raison... il vaut mieux se réserver pour la grande occasion. (A part.) Ah! c’est égal, ce pauvre Dufausset! (Hazt.) Landernau, allons faire notre lettre.
LANDERNAU, — Allons, Pacarel.
Ils sortent par la gauche. Pacarel sort le dernier.