‹ Théâtre Complet IIChapitre 92 sur 203 · ACTE TROISIEME | SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME | SCENE V

rellemént pour ceux qui savent. Maintenant, pour ceux qui ne savent pas, j'aime autant ne pas ébruiter l’affaire. Je serais trés vexé de me singulariser a Bercy! ;

ANGELE. — Vous étes modestei ,

SAVINET. — Je n’ai jamais aimé & me faire remarquer. Donc, je viens demander a ce brave Ribadier de laisser ignorer A ses témoins et a tout le monde le véritable motif de notre rencontre. Nous nous battrons sous un prétexte quelconque, comme celui-ci-par exemple, que j’ai imaginé! Ribadier et moi avons diné ensemble, n’est-ce pas! On a servi un vin fin! Ribadier a dit que c’était du bordeaux, moi, j’ai dit que c’était de bourgogne!'C’était moi qui avais raison, et nous nous battons a mort!

ANGELE. — Vous croyez que cette raison-la?...

SAVINET. — Oh! Nous n’en trouverons pas de méilleure!... Pour Bercy, songez donc, une question professionnelle...

ANGELE. — Ceci, d’ailleurs, est affaire entre vous et monsieur Riba-

dier! Quant 4 moi, je n’ai plus rien de commun avec lui. Elle s’assied sur le canapé.

SAVINET, s’asseyant pres d’elle sur une chaise, — Allons donc! Ah! Vous étes fachée aprés lui?

ANGELE. —- Oh! Fachée! Ce mot est aimable!

SAVINET. — Tenez, vous n’avez pas de philosophie! Non, madame, vous n’en avez pas!

ANGELE. — Cependant...

SAVINET. — Ah ca! mais est-ce que vous croyez qu’au premier moment j’en ai pris comme ca mon parti? Non, j’ai été comme vous... J’ai été ennuyé. Eh! bien, voyez-vous, dans la vie, le tout est de ‘bien établir sa situation. Ce matin, quand j’ai vu mon domestique m’apporter mon déjeuner comme 4a |’ordinaire, quand mon concierge m’a remis mes lettres, je me suis dit: « En somme, qu’est-ce qu’il y a de changé? » Rien, une fiction! I] y a beaucoup de convention dans tout cela, vous savez!

ANGELE. — Vous croyez?

SAVINET. — Ah! madame, s’il y en a!... Alors, 4 cété de ga, je commence par vous dire que je ne suis pas superstitieux! Mais enfin, c’est curieux tout de méme... une affaire... une affaire superbe aprés laquelle je courais depuis deux mois sans arriver a une solution... V’lan! ce matin, en deux temps, je l’ai conclue! C’est moi désormais qui ai ‘a fourniture des vins de Bordeaux dans les bouillons Duval! C’est une affaire énorme. Eh! bien, ca ne prouve rien, c’est évident, mais enfin, je serais peut-étre en droit. de me dire: « Si Ribadier tout de méme n’était pas venu me... Eh! Eh! je n’aurais peut-étre pas la fourniture des bordeaux dans les Bouillons Duval... »

ANGELE, se levant. — Allons! Je vois que c’est vous qui étes l’obligé de monsieur Ribadier!

Elle passe a gauche.

SAVINET, se levant. — Oh! Je n’irai pas Jusqu’a dire ga... je n’oublie pas quelle a été sa conduite 4 mon égard! Si encore il s’était contenté de me prendre ma femme! Mais il ne parlait méme pas de moi respectueusement !

ANGELE. — Non!

SAVINET. — Tenez!

Il tire une lettre de sa poche.

ANGELE, — Qu’est-ce que c’est que ¢a?

108 LE SYSTEME. RIBADIER

SAVINET. -— C’est une lettre de votre mari que j’ai trouvée chez ma femme.

ANGELE. — Comment ¢a?

SAVINET. — En fouillant. Vous allez voir.

ANGELE. — Oh!

SAVINET, Jzsant. — « Ma Réré »! C’est un abréviatif de Thérése! Ma femme s’appelle Thérése.

ANGELE. — Ah!

SAVINET. — Moi je l’appelais « Théthé », j’avais pris la premiere syllabe, lui il a pris ce qui restait!

ANGELE, — Ah! Je vais t’en donner des Réré!

SAVINET, — C’est trop tard, madame, il ne vous a pas attendu pour ca! (Lisant.) « Ma Réré, je viens de te quitter et j’éprouve le besoin de técrire. J’ai été bien heureux ce soir!... »

ANGELE. — C’est inconvenant!

SAVINET. — Si c’est inconvenant! A qui le dites-vous!... (Lisant.) « Je savais bien que tu ne pouvais pas aimer ton mari, il est... » (A Angele.) Non, lisez, tenez, lisez! J’aime mieux que ce soit vous que moi!

ANGELE, lisant. — « Je savais bien que tu ne pouvais pas aimer ton mari, il est laid comme un singe... »

SAVINET. — C’est de moi... Vous trouvez ¢a poli?

ANGELE, Jisan¢. — « Qu’il est heureux cet homme de vivre prés de toi... tu es la vraie femme adorable... » (Pazlé.) Oh! (Lzsant.) « Quand je te compare a la mienne qui est... » (A Savinet.) Non, tenez, lisez, lisez, je ne peux pas!

SAVINET, lisant, — « Qui est insupportable! »

ANGELE. — Oh!

SAVINET, lisant. — « Défiante! »

ANGELE, — Oh!

SAVINET, Jzsanz. — « Geignarde! »

ANGELE, furieuse. — Oh!

SAVINET, lzsan¢. — « Ah! Quel obstacle ce serait entre nous sans

mon précieux systéme! »

ANGELE. — Hein!

SAVINET, Jisant. — « Comme c'est commode... Chaque fois que ton... » (Pazlé.) Bon, je reviens sur l’eau... (Lisant.) « Chaque fois que ton... » (Parlé.) Non, 4 vous! Tenez, a vous!

ANGELE, prenant la lettre. — « Chaque fois que ton imbécile de mari s’absente... »

SAVINET. — C’est toujours moi... Vous trouvez ¢a poli?

ANGELE, lisant. — « pour avoir la clef des champs, je n’ai qu’a

regarder ma femme d’une certaine facon dans les yeux et Ja voila endormie pour autant de temps que nous en avons besoin... »

SAVINET. — I] endormait aussi la mienne.

ANGELE, ~a7lé, — Hein! Quoi?... moi!... Oh! le monstre! Je comprends donc maintenant ces sommeils inexplicables !... J’étais... il me... Oh! le monstre!

SAVINET. — Lisez! Lisez la suite!

ANGELE. — Non, non, je ne peux pas!

Elle luz donne la lettre.

SAVINET, Jisant. — « Rien, dela sorte ne peut troubler nos amours! » ANGELE, — Oh!

SAVINET, dzsan¢. — « Si tu savais comme je t’aime! »

ANGELE, furieuse. — Comme je t’aime, tiens!

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