‹ Théâtre complet illustréChapitre 102 sur 198 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

ANTIOCHUS

Il est temps que je vous éclaircisse.

Oui, seigneur, j'ai toujours adoré Bérénice. Pour ne la plus aimer j'ai cent fois combattu. Je n'ai pu l'oublier, au moins je me suis tu. De votre changement la flatteuse apparence M'avait rendu tantôt quelque faible espérance -, Les larmes de la reine ont éteint cet espoir. Ses yeux, baignés de pleurs, demandaient à vous voir : Je suis venu, seigneur, vous appeler moi-même ; Vous êtes revenu. Vous aimez, on vous aime ; Vous vous êtes rendu : je n'en ai point douté, Pour la dernière fois je me suis consulté, J'ai fait de mon courage une épreuve dernière* Je viens de rappeler ma raison toute entière : Jamais je ne me suis senti plus amoureux. Il faut d'autres erïorts pour rompre tant de nœuds; Ce n'est qu'en expirant que je puis les détruire ; J'y cours. Vo\\k de quoi j'ai voulu vous instruire.

Oui, madame, vers vous j'ai rappelé ses pas : Mes soins ont réussi, je ne m'en repens pas. Puisse le ciel verser sur toutes vos années Mille prospérités l'une à l'autre enchaînées ! Ou, s'il vous garde encore un reste de courroux, Je conjure les dieux d'épuiser tous les coups Qui pourraient menacer une si belle vie Sur ces jours malheureux que je vous sacrifie.

Bérénice, se levant.

Arrêtez, arrêtez ! Princes trop généreux, En quelle extrémité me jetez-vous tous deux ! Soit que je vous regarde ou que je l'envisage, Partout du désespoir je rencontre l'image, Je ne vois que des pleurs, et je n'entends parler Que de trouble, d'horreurs, de sang prêt à couler. (A Titus.)

Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'empire. La grandeur des Romains, la pourpre des Césars N'a point, vous le savez, attiré mes regards. J'aimais, seigneur, j'aimais, je voulais être aimée. Ce jour, je l'avouerai, je me suis alarmée : J'ai cru que votre amour allait finir son cours. Jç connais irion erreur, et vous m'aimez toujours.

BÉRÉNICE

Votre cœur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes :

Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d'alarmes,

Ni que par votre amour l'univers malheureux.

Dans le temps que Titus attire tous ses vœux

Et que de vos vertus il goûte les prémices,

Se voie en un moment enlever ses délices.

Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour,

Vous avoir assuré d'un véritable amour.

Ce n'est pas tout : je veux, en ce moment funeste,

Par un dernier effort couronner tout le reste.

Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.

Adieu, seigneur. Régnez ; je ne vous verrai plus.

(A Antiochus.) Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même Que je ne consens pas de quitter ce que j'aime Pour aller loin de Rome écouter d'autres vœux. Vivez, et faites-vous un effort généreux. Sur Titus et sur moi réglez votre conduite : Je l'aime, je le fuis ; Titus m'aime, il me quitte. Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers. Adieu. Servons tous trois d'exemple à l'univers De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.

Tout est prêt. On m'attend. Ne suivez point mes pas.

{A Titus.) Pour la dernière fois, adieu, seigneur.

ANTIOCHUS

Hélas !

TRAGÉDIE

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