ACTE II
Ah ! loin de m'ordonner cet indigne détour, Si votre cœur était moins plein de son amour, Je vous verrais, sans doute, en rougir la première. Mais, pour vous épargner une injuste prière, Adieu ; je vais trouver Roxane de ce pas, Et je vous quitte.
ATALIDE
Et moi, je ne vous quitte pas.
Venez, cruel, venez, je vais vous y conduire ; Et de tous nos secrets c'est moi qui veux l'instruire Puisque, malgré mes pleurs, mon amant furieux Se fait tant de plaisir d'expirer à mes yeux, Roxane, malgré vous, nous joindra l'un et l'autre : Elle aura plus de soif de mon sang que du vôtre ; Et je pourrai donner à vos yeux effrayés Le spectacle sanglant que vous me prépariez.
BAJAZET
O ciel ! que faites- vous ?
Cruel ! pouvez-vous croire Que je sois moins que vous jalouse de ma gloire ? Pensez-vous que cent fois, en vous taisant parler, Ma rougeur ne fût pas prête à me déceler ? Mais on me présentait votre perte prochaine. Pourquoi faut-il, ingrat ! quand la mienne est certaine, Que vous n'osiez pour moi ce que j'osais pour vous ? Peut-être il suffira d'un mot un peu plus doux ; Roxane dans son cœur peut-être vous pardonne. Vous-même, vous voyez le temps qu'elle vous donne : A-t-elle, en vous quittant, fait sortir le vizir ? Des gardes à mes yeux viennent-ils vous saisir ? Enfin, dans sa fureur implorant mon adresse, Ses pleurs ne m'ont-ils pas découvert sa tendresse ? Peut-être elle n'attend qu'un espoir incertain Qui lui fasse tomber les armes de la main. Allez, seigneur, sauvez votre vie et la mienne.
BAJAZET
Hé bien... Mais quel discours faut-il que je lui tienne ?
ATALIDE
Ah ! daignez sur ce choix ne me point consulter. L'occasion, le ciel pourra vous les dicter.
BAJAZET
Allez : entre elle et vous je ne dois point paraître : Votre trouble ou le mien nous ferait reconnaître. Allez : encore un coup, je n'ose m'y trouver. Dites... tout ce qu'il faut, seigneur, pour vous sauver.