‹ Théâtre complet illustréChapitre 119 sur 198 · SCÈNE V : BAJAZET, ATALIDE · texte numérisé non relu

SCÈNE V : BAJAZET, ATALIDE

BAJAZET

Hé bien ! c'est maintenant qu'il faut que je vous laisse,

Le ciel punit ma feinte et confond votre adresse ;

Rien ne m'a pu parer contre ses derniers coups ;

Il fallait ou mourir ou n'être plus à vous.

De quoi nous a servi cette indigne contrainte ?

Je meurs plus tard : voilà tout le fruit de ma feinte.

Je vous l'avais prédit : mais vous l'avez voulu ;

J'ai reculé vos pleurs autant que je l'ai pu.

Belle Atalide, au nom de cette complaisance,

Daignez de la sultane éviter la présence :

Vos pleurs vous trahiraient, cachez-les à ses yeux ;

Et ne prolongez point de dangereux adieux.

ATALIDE

Non, seigneur. Vos bontés pour une infortunée Ont assez disputé contre la destinée.

Il vous en coûte trop pour vouloir m'épargner : Il faut vous rendre ; il faut me quitter et régner.

BAJAZET

Vous quitter ?

ATALIDE

Je le veux. Je me suis consultée.

De mille soins jaloux jusqu'alors agitée, Il est vrai, je n'ai pu concevoir sans effroi . . Que Bajazet pût vivre et n'être plus à moi ; Et lorsque quelquefois de ma rivale heureuse Je me représentais l'image douloureuse, Votre mort (pardonnez aux fureurs des amants) Ne me paraissait pas le plus grand des tourments. Mais à mes tristes yeux votre mort préparée Dans toute son horreur ne s'était pas montrée : Je ne vous voyais pas, ainsi que je vous vois, Prêt à me dire adieu pour la dernière fois. Seigneur, je sais trop bien avec quelle constance Vous allez de la mort affronter la présence ; Je sais que votre cœur se fait quelques plaisirs JDe me prouver sa foi dans ses derniers soupirs. Mais, hélas ! épargnez une âme plus timide ; Mesurez vos malheurs aux forces d' Atalide ; Et ne m'exposez point aux plus vives douleurs Qui jamais d'une amante épuisèrent les pleurs.

BAJAZET

Et que deviendrez-vous, si, dès cette journée, Je célèbre à vos yeux ce funeste hyménée ?

ATALIDE

Ne vous informez point ce que je deviendrai.

Peut-être à mon destin, seigneur, j'obéirai.

Que sais- je ? A ma douleur je chercherai des charmes.

Je songerai peut-être, au milieu de mes larmes,

Qu'à vous perdre pour moi vous étiez résolu,

Que vous vivez, qu'enfin c'est moi qui l'ai voulu.

BAJAZET

Non, vous ne verrez point cette fête cruelle.

Plus vous me commandez de vous être infidèle,

Madame, plus je vois combien vous méritez

De ne point obtenir ce que vous souhaitez.

Quoi ! cet amour si tendre, et né dans notre enfance,

Dont les feux avec nous ont crû dans le silence ;

Vos larmes que ma main pouvait seule arrêter ;

Mes serments redoublés de ne vous point quitter :

Tout cela finirait par une perfidie ?

J'épouserais, et qui (s'il faut que je le die) ?

BAJAZKT

Une esclave attachée à ses seuls intérêts, Qui présente à mes yeux les supplices tout prêts.. Qui m'offre ou son hymen ou la mort infaillible ■ Tandis qu'à mes périls Atalide sensible, Et trop digne du sang qui lui donna le jour Veut me sacrifier jusques à son amour ? Ah ! qu'au jaloux sultan ma tête soit portée, Puisqu'il faut à ce prix qu'elle soit rachetée.

ATALIDE

Seigneur, vous pourriez vivre et ne me point trahir.

BAJAZET

Parlez : si je le puis, je suis prêt d'obéir.

ATALIDE

La sultane vous aime ; et, malgré sa colère, Si vous preniez, seigneur, plus de soin de lui plaire ; Si vos soupirs daignaient lui faire pressentir Qu'un jour...

BAJAZET

Je vous entends : je n'y puis consentir. Ne. vous figurez point que, dans cette journée, D'un lâche désespoir ma vertu consternée Craigne les soins d'un trône où je pourrais monter, Et par un prompt trépas cherche à les éviter. J'écoute trop peut-être une imprudente audace ; Mais, sans cesse occupé des grands noms de ma race, J'espérais que, fuyant un indigne repos, Je prendrais quelque place entre tant de héros. Mais, quelque ambition, quelque amour qui me brûle, Je ne puis plus tromper une amante crédule. En vain, pour me sauver, je vous l'aurais promis : Et ma bouche et mes yeux, du mensonge ennemis, Peut-être, dans le temps que je voudiais lui plaire, Feraient par leur désordre un effet tout contraire ; Et de mes froids soupirs ses regards offensés Verraient trop que mon cœur ne les a point poussés. O ciel ! combien de fois je l'aurais éciaircie, Si je n'eusse à sa haine exposé que ma vie ; Si je n'avais pas craint que ses soupçons jaloux N'eussent trop aisément remonté jusqu'à vous ! Et j'irais l'abuser d'une fausse prorîiesse ! Je me parjurerais ! Et, par cette bassesse...

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