‹ Théâtre complet illustréChapitre 140 sur 198 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

ACOMAT

Que veux-tu dire ? Es-tu toi-même si crédule Que de me soupçonner d'un courroux ridicule.? Moi, jaloux ? Plût au ciel qu'en me manquant de foi, L'imprudent Bajazet n'eût offensé que moi !

OSMIN

Et pourquoi donc, seigneur, au lieu de le défendre...

ACOMAT

Et la sultane est-elle en état de m'entendre ? Ne voyais-tu pas bien, quand je l' allais trouver, Que j'allais avec lui me perdre ou me sauver ? Ah ! de tant de conseils événement sinistre ! Prince aveugle ! ou plutôt trop aveugle ministre ! Il te sied bien d'avoir en de si jeunes mains,. Chargé d'ans et d'honneurs, confié tes desseins, Et laissé d'un vizir la fortune flottante Suivre de ces amants la conduite imprudente I

OSMIN

Hé ! laissez-les entre eux exercer leur courroux. Bajazet veut périr ; seigneur, songez à vous. Qui peut de vos desseins révéler le mystère, Sinon quelques amis engagés à se taire ? Vous verrez par sa mort le sultan adouci.

ACOMAT

Roxane en sa fureur peut raisonner ainsi. Mais moi qui vois plus loin ; qui, par un long usage, Des maximes du trône ai fait l'apprentissage ; Qui, d'emplois en emplois, vieilli sous trois sultans, Ai vu de mes pareils les malheurs éclatants, Je sais, sans me flatter, que de sa seule audace Un homme tel que moi doit attendre sa grâce, Et qu'une mort sanglante est l'unique traité Qui reste entre l'esclave et le maître irrité.

OSMIN

Fuyez donc.

ACOMAT

J'approuvais tantôt cette pensée :

Mon entreprise alors était moins avancée ; Mais il m'est désormais trop dur de reculer. Par une belle chute il faut me signaler,

BAJAZET

Et laisser un débris du moins après ma fuite,

Qui de mes ennemis retarde la poursuite.

Bajazet vit encor : pourquoi nous étonner ?

Acomat de plus loin a su le ramener.

Sauvons-le malgré lui de ce péril extrême,

Pour nous, pour nos amis, pour Roxane elle-même.

Tu vois combien son cœur, prêt à le protéger,

A retenu mon bras trop prompt à la venger.

Je connais peu l'amour ; mais j'ose te répondre

Qu'il n'est pas condamné, puisqu'on le veut confondre ;

Que nous avons du temps. Malgré son désespoir,

Roxane l'aime encore, Osmin, et le va voir.

OSMIN

Enfin que vous inspire une si noble audace ? Si Roxane l'ordonne, il faut quitter la place : Ce palais est tout plein...

ACOMAT

Oui, d'esclaves obscurs, Nourris, loin de la guerre, à l'ombre de ses murs ; Mais toi, dont la valeur, d'Amurat oubliée, Par de communs chagrins à mon sort s'est liée, Voudras-tu jusqu'au bout seconder mes fureurs ?

OSMIN

Seigneur, vous m'offensez : si vous mourez, je meurs.

ACOMAT

D'amis et de soldats une troupe hardie

Aux portes du palais attend notre sortie ;

La sultane d'ailleurs se fie à mes discours :

Nourri dans le sérail, j'en connais les détours ;

Je sais de Bajazet l'ordinaire demeure ;

Ne tardons plus, marchons ; et, s'il faut que je meure,

Mourons ; moi, cher Osmin, comme un vizir ; et toi

Comme le favori d'un homme tel que moi.

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