AVEC PRIVILEGE DV ROT
PERSONNAGES
MITHRIDATE, roi de Pont et de quantité d'autres royaumes.
MONIME, accordée avec Mithridate et déjà déclarée reine.
PHARNACE,
^ > fils de Mithridate, mais de différentes mères. XIPHARES, )
ARBATE , confident de Mithridate et gouverneur de la place de
Nymphée.
PHŒDIME, confidente de Monime.
ARC AS, domestique de Mithridate.
Gardes.
La scène est à Nymphée, port de mer sur le Bosphore Cimmericn, dans la Chersonèse Tauriqud
NOTICE HISTORIQUE ET ANALYTIQUE
Racine récitait à haute voix les premiers vers de Mithridate dans se* promenades matinales et solitaires an jardin des Tuileries; c'est Valincouri qui l'entendit un jour et qui l'écrit à l'abbé d'Olivet au cours de l'année 1672 : la tragédie fut jouée a l'Hôtel de Bourgogne au mois de wnvier 1673, un peu après la réception de l'auteur à l'Académie française. Elle fut accueillie par une admiration unanime. On n'écouta point les entêtés censeurs, Robinet, par exemple, ou de Visé, qui contestaient à Racine, comme ils avaient coutume de faire pour chaque nouvelle œuvre du poète, mais cette fois-ci plus discrètement, son exactitude historique. La Calprenèdej quarante ans plus tôt, avait traité le même sujet. Mais dans sa Mort de Mithridate, plus strictement conforme aux récits de Plutarque et d'Appien, La Calprenède, faible et pâle, n'esquisse même pas cette figure romaine, cornélienne et française qu'a su dresser Racine.
0 Ci Ci
Acte Ier. — Mithridate, roi de Pont, luttait contre Rome depuis quarante ans : on vient d'apprendre la nouvelle de sa mort. Il laisse deux fils d'un lit différent, Pharnace et Xipharès, qui aiment tous deux Monime, déjà accordée avec le vieux roi ; et l'alliance que Pharnace médite de conclure avec les Romains contribue encore à séparer les deux frères. Mais à peine Xipharès vient-il de se déclarer à Monime qu'on annonce le retour de Mithridate ; le bruit de sa mort était faux.
Acte ÎI. — Mithridate apprend de son confident Arbate que Pharnace prétend à la main de Monime, mais que Xipharès est resté fidèle à son père. Il prie donc Xipharès de détacher Monime de Pharnace, qu'il
RACINt. — - THÉÂTRE COMPLET — II. 7
M1THRTDATE
croit aimé d'elle. Le jeune homme se plaignant à elle-même de cet amour supposé, Monime lui avoue sa tendresse pour lui, mais le supplie de l'éviter désormais.
Acte III. — Faisant part à ses fils de son dessein de reprendre la guerre et de la porter jusqu'à Royne, Mithridate ordonne à Pharnace d'aller de suite chercher chez les Parlhes une épouse qui l'attend et qui sera un gage d'alliance. C'est alors que Pharnace déchaîne par ses refus voilés la colère de son père, puis découvre pour se sauver l'amour heureux de Xipharès. Et Mithridate, d'abord incrédule, obtient par un artifice la preuve de cet amour.
Acte IV. — Monime reçoit l'adieu de Xipharès, qui sait son secret dévoilé; puis au moment où elle repousse l'amour et la main de Mithridate, on annonce la rébellion de Pharnace et l'arrivée des Romains.
Acte V. — Tandis que se répand le bruit de la mort de Xipharès, on apporte à Monime le poison que le roi lui envoie. Mais soudain Arbate accourt, sauve la reine, raconte la victoire de Xipharès sur son frère et sur Rome. Avant de mourir Mithridate, qui s'était frappé de son épée à l'heure où il s'était cru vaincu, accorde la jeune reine à son fils fidèle.
VERS DE Mil HRIDATE FRÉQUEMMENT CITÉ
L'Euxin depuis ce temps fut libre, et l'est encore ; Et des rives du Pont aux rives du Bosphore, Tout reconnut mon père...
Souveraine des mers qui vous doivent porter
Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme : Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.
Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
(IV, v.)
PRÉFACE
Il n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridate : sa vie et sa mort font une partie considérable de l'histoire romaine; et, sans compter les victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute la gloire de trois, des plus grands capitaines de la république : c'est à savoir de Sylla, de Lucullus et de Pompée. Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs : car, excepté quelques événements que j'ai un peu rapprochés par le droit que donne la poésie, tout le monde reconnaîtra aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en jour les mœurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa haine violente contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui était si naturelle et qui a tant de fois coûté la vie à ses maîtresses. La seule chose qui pourrait n'être pas aussi connue que le reste, c'est le dessein que je lui fais prendre de passer dans l'Italie. Comme ce dessein m'a fourni une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie, je crois que le plaisir du lecteur pourra redoubler, quand il verra que presque tous les historiens ont dit tout ce que je fais dire ici à Mithridate.
Florus, Plutarque et Dion Cassius, nomment les pays par où il devait passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail ; et, après avoir marqué les facilités et les secours que Mithridate espérait trouver dans sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace se servit pour faire révolter toute l'armée, et que les soldats, effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat.
Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie. J'ai encore lie ce dessein de plus près à mon sujet : je m'en suis servi pour faire connaître à Mithridate les secrets sentiments de ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire ; et les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer, du moment qu'on les peut séparer de l'action, et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin.
Voici la réflexion que fait Dion Cassius sur ce dessein de Mithridate : « Cet homme était véritablement né pour entreprendre de grandes choses. Comme il avait souvent éprouvé la bonne et la mauvaise fortune, il ne croyait rien au-dessus de ses espérances et de son audace, et mesurait ses desseins bien plus à la grandeur de son courage qu'au mauvais état de ses affaires ; bien résolu, si son entreprise ne réussissait point, de faire une fin digne d'un grand roi et de s'en-
MITHRIDATE
sevelir lui-même sous les ruines de son empire plutôt que de vivre dans l'obscurité et dans la bassesse1. »
J'ai choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. Il paraît que c'est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a aimée le plus tendrement. Plutarque semble avoir pris plaisir à décrire le malheur et les sentiments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné l'idée de Monime ; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles qu'Amyot les a traduites. Car elles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langage moderne :
« Cette-cy estoit fort renommée entre les Grecs, pource que, quelques sollicitations que lui sceust faire le roy en estant amoureux, jamais ne voulut entendre à toutes ses poursuites jusqu'à ce qu'il y eust accord de mariage passé entre eux, et qu'il luy eust envoyé le diadème ou bandeau royal, et appellée royne. La pauvre dame, depuis que le roi l'eust espousée, avoit vécu en grande desplaisance, ne faisant continuellement autre choçe que de plorer la malheureuse beauté de son corps, laquelle, au lieu d'un mary, lui avoit donné un maistre, et, au lieu, de compaignie conjugale, et que doibt avoir une dame d'honneur, luy avoit baillé une garde et garnison d'hommes barbares, qui la tenoient comme prisonnière loin du doulx païs de la Grèce, en lieu où elle n'avoit qu'un songe et une ombre de biens et au contraire avoit réellement perdu les véritables, dont elle jouïssoit au païs de sa naissance. Et quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eust faict commandement de par le roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste son bandeau royal, et, se le nouant alentour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort et se rompit incontinent. Et lors elle se prit à dire : « O maudit et malheureux « tissu, ne me serviras-tu point au moins à ce triste service? » En disant ces paroles, elle le jetta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque. »
Xipharès était fils de Mithridate et d'une de ses femmes qui se nommait Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance, où étaient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils Xipharès dans les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que Mithridate fit mourir ce jeune prince pour se venger de la perfidie de sa mère.
Je ne dis rien de Pharnace; car qui ne sait pas que ce fut lui qui souleva contre Mithridate ce qui lui restait de troupes, et qui força ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis ? C'est oe même Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fut tué ensuite dans une autre bataille.
i. HisU rom.} lib. XXXVII.
Arbate. — Arrêtez! arrêtez.
Arcas. — Que faites-vous, Arbate?
Arbate. — Arrêtez! J'accomplis Tordre de Mithridate.
(Acte Vt scène m.)
Racine. — II.
MITHRIDATE