‹ Théâtre complet illustréChapitre 21 sur 198 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

JUNIE

Seigneur, avec raison je dernaure étonnée.

Je me vois, dans le cours d'une même journée,

Comme une criminelle amenée en ces lieux ;

Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux.

Que sur mon innocence à peine je me fie,

Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie.

J'ose dire pourtant que je n'ai mérité

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu'une fille

Qui vit presque en naissant éteindre sa famille,

Qui, dans l'obscurité nourrissant sa douleur,

S'est fait une vertu conforme à son malheur,

Passe subitement de cette nuit profonde

Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde,

Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté,

Et dont une autre enfin remplit la majesté ?

NÉRON

Je vous ai déjà dit que je la répudie.

Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie

N'accusez point ici mon choix d'aveuglement ;

Je vous réponds de vous, consentez seulement.

Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire ;

Et ne préférez point à la solide gloire

Des honneurs dont César prétend vous revêtir,

La gloire d'un refus sujet au repentir.

JUNIE

Le ciel connaît, seigneur, le fond de ma pensée. Je ne me flatte point d'une gloire insensée :v Je sais de vos présents mesurer la grandeur ; Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur, Plus il me ferait honte et mettrait en lumière Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière.

NÉRON

C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin,

Madame ; et l'amitié ne peut aller plus loin.

Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère.

La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère ;

Et pour Britannicus...

JUNIE

Il a su me toucher, Seigneur ; et je n'ai point prétendu m'en cacher.

BRITANNICUS

Cette sincérité sans doute est peu discrète ;.

Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète.

Absente de la cour, je n'ai pas dû penser,

Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer.

J'aime Britannicus. Je lui fus destinée

Quand l'empire devait suivre son hyménée *.

Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté,

Ses honneurs abolis, son palais déserté,

La fuite d'une cour que sa chute a bannie,

Sont autant de liens qui retiennent Junie.

Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ;

Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs;

L'empire en est pour vous l'inépuisable source ;

Ou, si quelque chagrin en interrompt la course,

Tout l'univers, soigneux de les entretenir,

S'empresse à l'effacer de votre souvenir.

Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse,

Il ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse,

Et n'a pour tout plaisir, seigneur, que quelques pleurs

Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

NÉRON

Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie, Que tout autre que lui me paîrait de sa vie. Mais je garde à ce prince un traitement plus doux : Madame, il va bientôt paraître devant vous.

JUNIE

Ah ! seigneur ! vos vertus m'ont toujours rassurée.

NÉRON

Je pouvais de ces lieux lui défendre l'entrée ;

Mais, madame, je veux prévenir le danger

Où mon ressentiment le pourrait engager.

Je ne veux point le perdre : il vaut mieux que lui-môme

Entende son arrêt de la bouche qu'il aime.

Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous,

Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux.

De son bannissement prenez sur vous l'offense ;

Et, soit par vos discours, soit par votre silence,

Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir

Qu'il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.

JUNIE

Moi ! que je lui prononce un arrêt si sévère ! Ma bouche mille fois lui jura le contraire.

I. Var. Quand l'empire semblait suivre son hyménée (1670-76).

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