ACTE I, SCÈNE VI
bureau... Voilà... c'est tout ce qui m'est arrivé depuis sept ans.
PIÉGOIS.
Tu n'es pas marié ?
LEBRASIER.
Pas même... J'ai failli me marier, cet hiver avec une femme charmante... veuve... que j'aimais... Mon dieu! oui, je l'aimais... Je lui ai demandé sa main... elle me l'a refusée, ce qui ne m'a pas surpris, d'ailleurs... Pourquoi m'aurait-elle épousé? Je ne suis pas d'une beauté sublime, je ne suis pas riche, je n'ai aucun avenir. Ah ! dame, moi je n'ai pas compris mon époque. Au lieu de lâcher mes études et de mener une existence de vagabond, j'ai suivi ma carrière régulièrement. Ma famille a voulu faire de moi un fonctionnaire, et je suis resté fonctionnaire. Et je mourrai avec une retraite de trois mille francs. Voilà où mènent aujourd'hui les professions régulières... Toi, tu l'as comprise, ton époque !... Tu t'es dit que ce qu'il fallait avant tout, cest de s'enrichir par tous les moyens possibles, et tu t'es enrichi, je ne tiens pas à savoir comment...
PIÉGOIS.
Quand je te l'aurai dit, tu devineras avec quelle simplicité la fortune m'est venue.... Tu en parles à ton aise, toi ! Tu te plains d'être chef de bureau et de gagner six mille francs par an... Mais, aune certaine heure de ma vie, je me serais contenté de la moitié. Penses-tu que j'ai abandonné ma médecine pour la joie de me trouver seul, sans sou ni maille, sur le pavé de Paris ? Si mon père, en mourant, après mes deux premières années d'école, m'avait laissé autre chose que le restant d'une mince fortune bourgeoise, je n'aurais pas mieux
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demandé que de devenir un grand docteur. Le malheur est que nos familles nous lancent parfois dans des professions où, pour gagner sa vie, il faut commencer par avoir trente mille francs de rente. Nous sommes, dans notre génération,
uelques-uns qu i avons été victimes de cette manie .
e rappelles-tu Melvin, qui était si fort en mathématiques et qui se destinait à Centrale?... Il est croupier à Monte-Carlo. Brunel, qui était notaire, a vendu son étude et dirige un café-concert à Toulouse. Moi, après avoir couru pendant dix ans de place en place et fondé, dans l'intervalle, deux ou trois journaux de sports, je me demandais ce que j'allais faire de Tespèce d'énergie et de volonté que je sentais en moi, quand est intervenu le hasard qui n'est peut-être que la volonté des autres. Et un soir, au fond d'un tripot, j'ai rencontré un bonhomme dont le nom ne t'apprendrait i^ien, et qui avait fait une fortune prodigieuse dans les affaires de casinos et de cercles. C'est lui qui me donna l'idée de fonder un casino ici, qui me pro* cura les fonds et l'autorisation du gouvernement avec qui il était très bien. Voilà... Tu vois que mon histoire n'est pas celle d'un héros de Bakac, mais nous ne sommes pas au lendemain du premier Empire.
LEBRASIEft.
Oui, tout ça est très gentil... mais j'aime encore mieux ma situation que la tienne, car enfin, je vais peut-être te dire des choses désagréables...
PIKGOIB.
Di8*m'en, j'adore ça. Tu as un caractère qui me plaît...
LEBRASIER.
Je suis franc, et ee n'est pas parce que tu me prêtes ta villa que je te cacherai ma façon de pen-
AtiTK I, SCfeNÉ Vi SSa
sef. Eh bléfi, au fond, malgfë ton argent et ton luxê, tu n'es tout de même qu'un déclassé.
PIÉGOIS.
Les déclassés sont tellement nombreux qu'ils commencent à fofiner une classe, — qui a, comme toutes les autres, ses fichés et ses pauvres, ses vainqueurs et ses vaincus. Mettons que je sois le déclassé riche et arrivé..*
LEBRAâlËH.
Tu n'exerces pas une profession avouable. Tu exploites tout bonnement les imbéciles.
flSGOIB.
Si Ton n'exploitait paâ Uû peu lés iûibéciles, il y en aurait trop.
Un homme de ton instruction pouvait aspilrèr à autre chose. Ça te regarde, chacun son coût... Moi, si je mène une existence médiocre, j'ai au moins la consolation dô ïi*être pas sorti de mon rang, ni de mon milieu. Tôl, tu es condamné à vivre pai^mi des gens suspects et interlopes. Tu diras ce que tu voudras î u y â un monde maintenant où tu ne pénétreras plus.
PIÉGOIS.
Quand j'éprouverai le besoin d'y pénétrer, mon petit Lebrasier, ce ne sera pas aussi difficile que tu le crois. Mais je n'en ai aucune envie pour l'instant.
LEBRASIER.
Tu fais bien... Remarque que je né té dis pas cela pour t'ofiFensei*. Je suis enchanté de notre rencontre.
324 MONSIEUR PIÉGOIS
LE VALET DE PIED, entrant du cabinet de Piégois, à Piégois.
Madame fait demander à Monsieur si elle peut aller faire un tour aux petits chevaux?
PIÉGOIS.
Oui, oui... qu'elle vienne...
(Sort le valet de pied.)
Et cette petite ouvrière qui avait quitté ses parents pour te suivre, qu'est-ce qu'elle est devenue, la pauvre fille? Elle vit toujours?
PIÉGOIS.
De plus en plus.
LEBRASIER.
Tu Tas quittée, naturellement?
PIÉGOIS.
Non, je ne l'ai pas quittée, pour qui me prendstu ? Tu vas la voir.
LEBRASIER.
Je me la rappelle très bien... Elle était maigre, maigre!... Ah ! la malheureuse!...
(Entre Emma y boulotte, vêtue d*une façon assez, voyante, grand chapeau.)