‹ Theatre Complet IV La Chatelaine L'Adversaire Monsieur PiegoisChapitre 37 sur 272 · ACTE II, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VIII

THERESE

Mon oncle, lui, est un homme exquis, n'est-ce pas?

Et il vous aime beaucoup.

THÉRÈSE

Eh bien ! monsieur, comment trouvez-vous Sauveterre?

JOSSAN.

Je vais vous donner mon opinion en vous Tachetant tout de suite. Quel prix désirez- vous le vendre?

THÉRÈSE

Hélas! monsieur, franchement, je suis incapable de vous répondre... J'avais de sa valeur une idée que mon notaire a détruite brutalement. Vous seriez plus sûrement fixé en le voyant luimême. Je lui ai laissé mes pleins pouvoirs.

JOSSAN.

J'aime bien mieux discuter avec vous qu'avec lui. D'abord, j'ai horreur des notaires.

THERESE

Ah!

JOSSAN.

Je vous raconterai un jour mes histoires de notaire, elles sont à faire frémir. Les meilleurs compliquent et ralentissent tout, et on n'a qu'à leur confier l'affaire la plus simple pour qu'ils la rendent subitement incompréhensible. Si je m'adresse à votre notaire, nous en avons pour deux mois. Ce seront des expertises, des devis à faire hausser les épaules. Tandis qu'à nous deux, nous allons arranger cela immédiatement. Et vous allez voir comme ça va être facile.

74 1.A CHATELAXIfB

THÉRÈSE

Oh! de mon côté, croyez bien...

(Elle s'arrête embarrassée.)

JOSSAN, riant.

Oui... oui... je vois... Vous avez en ce momentci cette potite peur des chiffres qui est délicieusement féminine, et vous n'avez pas Thabitude du marchandage. Comme je vous comprends !

Nous allons adopter un système que je crois excellent. Voyons, quelle est la dernière estimation de Sauvelerre?

THÉRÈSE

Je n'ose pas vous le dire, parce qu'elle serait tellement avantageuse pour moi...

JOSSAN.

Mais encore !

THÉRÈSE

Dans ma dot, Sauveterre a été estimé trois cent mille francs.

JOSSAN.

Oui. Et vous le céderiez encore pour ce prix-là?

THERESE, souriant.

Oui, certes... mais...

JOSSAN.

Vous voyez que ce n'était pas la peine de déranger le moindre officier ministériel.

THÉRÈSE, stupéfaite.

Comment?

JOSSAN.

Vous désirez trois cent mille francs de Sauveterre. Je vous en donne trois cent mille francs. De cette façon, nous n'aurons pas de discussions pitoyables et désobligeantes pour quelques billets de banque de plus ou de moins.

ACTB II, SGÂNE VIII 75

THÉRÈSE

Monsieur.*, monsieur... je dois vous... oui, je dois vous prévenir loyalement que ce chiffre est au-dessus de celui que je vous aurais demandé. Mon notaire lui-môme sera étonné.

JOSSAN.

J'adore étonner les notaires. Mais je vous certifie, madame, que Sauveterre, avec ses dépendances... les dépendances n'ont point changé, n'est-ce pas?

Non, monsieur, soixante hectares, environ.

JOSSAN.

Je vous certifie que Sauveterre vaut cela, à très peu de chose près et que je ne vous fais pas un cadeau. Je vais même vous dire pourquoi je me dépêche. Depuis quelque temps les Anglais achètent à tour de bras tous les châteaux des bords de la Loire, c'est un fait. Or, je connais un Anglais fort riche, qui est en train de parcourir la Touraine en automobile avec sa femme et quelques-unes de ses filles; les autres suivent à bicyclette. Si cet Anglais voit Sauveterre, il est capable de vouloir Tacheter beaucoup plus cher que moi et je perdrais peut-être Sauveterre, ce qui me désolerait. Je fais donc sûrement un bénéfice sur lui. Vous voyez, je suis aussi franc que vous. Alors, c'est entendu?

THÉRÈSE

J'aurais bien mauvaise grâce à faire la difficile. . . Mais, je vous prie et j'insiste beaucoup là-dessus, je vous prie de prendre en considération les scrupules que j'ai...

JOSSAN.

Et je vous en sais gré.

76 LA CHATELAINE

THERESE

C'est une chose si heureuse pour moi, si heureuse de vendre Sauveterre dans ces conditionslà... Cela m'apporte un secours si inespéré, si décisif, qu'il faut que je vous en remercie, même si vous ne devez pas comprendre pourquoi.

JOSSAN.

Voilà des remerciements qui me tombent du ciel, en effet. C'est toujours ça de gagné. Maintenant, pour en finir tout de suite, nous allons signer un sous-seing...

THERESE

Un sous-seing?

JOSSAN.

Un sous-seing privé. Vous ne savez pas ce que c'est?

THÉRÈSE

Non!

JOSSAN.

Moi, je le sais. Et je l'ai même appris à mes dépens, comme il convient d'ailleurs (l'apprendre toutes choses. Cela fait partie de mes histoires de notaire, dont vous subirez le rëcit un jour ou l'autre. On appelle sous-seing privé un acte fait entre des particuliers sans l'intervention d'un officier ministériel. Il engage les contractants d'une façon définitive, retenez bien ceci.

THÉRÈSE, souriant.

Croyez, monsieur, que je ne l'oublierai jamais.

J'ai apporté le papier timbré nécessaire... voici. Nous allons signer immédiatement, voulez-vous?

THÉRÈSE

Oh!. oui...

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