‹ Theatre Complet IV La Chatelaine L'Adversaire Monsieur PiegoisChapitre 55 sur 272 · ACTE III, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE III

présente. Elle est assez grave pour nous deux. Les raisons qui nous séparent sont, hélas ! aussi fortes, aussi profondes aujourd'hui qu'hier. Que

f)ouvons-nous espérer de nouveau et de meilleur, orsque dix ans d'existence commune n'ont pu établir entre nous, je ne dirai pas l'amour, je ne dirai pas même l'amitié, mais la simple camaraderie, la simple habitude. Vous vous rappelez les premiers jours de notre mariage, et comme tout de suite nous nous sommes aperçus à quelle distance infranchissable nous étions Tun de l'autre. Pendant dix ans, dix longues années, nous n'avons

S eut-être pas échangé un seul regard sincère, [ous avons eu un fils, vous êtes son père, je suis sa mère, il n'est pas notre enfant. Séparons-nous, Gaston. Séparons-nous sans haine, mais séparonsnous comme deux êtres qui sont sûrs dorénavant de ne plus pouvoir produire à eux deux que de la souffrance.

GASTON

Mais croyez-vous que depuis que j'ai reçu votre lettre, depuis que je suis au courant, je n'ai pas pensé à cela? Je sais bien les torts que j'ai envers vous, je sais bien que c'est moi seul qui suis la cause de tout ce qui arrive... Et je me torture Tesprit pour y faire entrer cette idée de vous voir, vous et Jacques, heureux et riches, sans moi, devant mes yeux, sous mes yeux... Eh bien ! vous entendez, je ne peux pas, je ne peux pas !... J'ai mon caractère, mon caractère, c'est-à-dire une force irrésistible qu'on a en soi, qui vous contraint à faire certaines choses, c^ui vous empêche d'en faire certaines autres. Et je vous jure que je ne peux pas.

THÉRÈSE

Gaston, vous n'êtes pas un méchant homme pourtant. Vous ne me détestez pas, c'est impos-

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sible. Pourquoi me détesterie^-vous ? Qu'est-ce que je vous ai fait? Non, votis n'allez pas manquer à votre parole, aussi duremeiit, aussi cruellement? Vous tiendrez votre parole, Gaston, jVn suis sûre.

GASTON

Je ne peux pas.

THÉRÈSE

Je ne vous parle pas de mes droits... Car enfin, je dois en avoir, après tout ce que vous m'avez fait, vousl... Je ne vous parle que d'humanité... nous sommes deux êtres en présence, à qui il suffit d'un peu de raison, de bonté, d'indulgence, pour cesser peut-ôtre de souffrir, et nous nous acharnerions Tun sur l'autre... Ce serait insensé ! insensé !

GASTON, avec une espèce de hohle.

Puisque je vous dis que je ne peux pas ! que je ne peux pas! Si vous croyez que je suis heureux avec ce caractère-là?

THÉRÈSE

Il ne manquerait plus que ça! Mais que vouI^evous? Que voulez-vous à la fin?

GASTON

Je vais vous le dire. Je vais vous le dire et ne vous indignées pas, laissez-moi continuer, vous verrez... Je viens de traverser une très grosse crise, très douloureuse. Je suis très différent de ce que j'étais autrefois. ik 11 y a certaines actions que je suis incapable de commettre aujourd'hui... Enfin, autant je suis sûr d'être un homme fini, aplati, si je reste seul, autant je crois qu'en donnant comme but à ma vie de reconstruire notre ménage, notre foyer^ notre association, autant je crois que je peux encore refaire tout cela ! Atten-

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dez, attendez... Oui, il vous vient peut-être la pensée (JUe c'est au moment juste où Vous avez de l'argent que je vous parie ainsi...

THÉRÈSK.

Ah ! je li'y songeais guère.

(iAStON.

Mais Targent que vous avez, je n'y toucherai jamais, vous entendez, jamais, qlloi qu'il Arrive. Il est à vous, 11 est à notre chfaiit... Vous me Toffririez, je le refuserais. De même, Jossâu m'offrirait un millioil qUe je né Tacceptefais pas. Et voUs savez que ça c'est la vérité. Non, je veux me remoutei* par mes pMpres foi*ces... Jô tiô vous demande qu'un peu d'abnégation et l'oubli des injures. Les torts que j'ai envers vous, je vous en fais mes excuses et je me repens. Ce repentir doit suffire à nous rendre désormais la vie commune supportable. Plus tard, quand vous m'aurez vu triompher et reconstruire Ce que j'ai détruit, vous me pardonnerez plus profondément. En attendant, suspendons les hostilités. Vous me jugerez à l'œuVre.

THÉRÈSE

Je vous répondrai ce que vous m'avez répondu tout à l'heure : Je ne peux pas, je vous jure que je ne peux pas* Vous me parlez d'argent, d'association, vous ne pensez qu'à vous* Ah ! certes, si nous nous étions aimés un instant, je vous pardonnerais et j'oublierais. Mais pour que deux êtres suivent la même vie, s'il n'y a plus Tamour, il faut au moins qu'il reste le sillage de l'amour. Non, non, je ne peux pas, je ne peux pas.

GASTON

Thérèse, Si vous refusez, si vous refusez, nous allons nous faire beaucoup de mal, je le sens.

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THÉRÎ^E.

Vous m*en avez tellement fait! Vous ne pouvez pas m'en faire davantage.

GASTON

Je vous en conjure, acceptez, Thérèse, acceptez... Car moi, je ne céderai pas... Je ne parle pas, non plus, de mes droits, ni de la loi... Je m'en moque, je ne les connais pas... Je ne connais que mon caractère et mes passions !... Je n'ai peut-être pas le droit de vous garder ; vous obtiendrez peut-être le divorce un jour malgré moi... C'est possible... Mais tout ce qui est humainement possible aussi de faire pour empêcher ce divorce, je suis résolu à le faire. Je vous en préviens et je vous supplie encore de ne pas m'y contraindre.

THÉRÈSE

Vous ferez ce que vous voudrez. J'ai pour moi ma conscience. J ai accompli tous mes devoirs. Je me suis longtemps résignée. Vous n'avez jamais trouvé en moi une femme révoltée ou agressive. Ce n'est même pas à votre première faute, à votre premier outrage, que j'ai voulu briser notre union. Il a fallu des outrages cruels et ré-

f^étés, des humiliations sans nombre, des doueurs cuisantes que je ne vous rappellerai pas, que vous ne nierez pas. Vous avez consenti au divorce tout de suite dès que le mot a été prononcé entre nous. Vous y avez consenti sans résistance, comme à une chose inévitable et juste. Et aujourd'hui vous venez me dire du haut d'un égoïsme monstrueux : « Ça ne compte plus. »

Mais non, ça compte! Je suis libre, je suis libre par vous! Cette liberté, je ne me la laisserai pas reprendre. Ma vie n'est plus à vous, elle est à moi, ot j'en ai disposé. Il ne fallait pas me la

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