ACTE III, SCÈNE III
GASTON
Du tout. Nous n'avons jamais été présentés.
Et je ne tiens pas d ailleurs à faire sa connaissance. C'est un nomme qui m'est souverainement antipathique.
Pourquoi?
GASTON
Je n'ai pas de raison positive. J'ai horreur, en général, des gens froids, insolents et heureux... comme lui... Voilà un homme qui a commis toutes les fautes, qui a joué, qui s'est ruiné, et qui aurait dû normalement, s'il y avait de la justice et de la logique sur la terre, tomber à plat, comme tant d'autres, qui n'ont pas fait plu3 de sottises, qui en ont fait moins, qui sont aussi bien doués que lui! Eh bien! le voilà célèbre et prodigieusement riche. Je trouve cela exaspérant.
THÉRÈSE
J'ai entendu dire qu'il avait beaucoup travaillé depuis.
GASTON
Un autre travaillerait autant que ça lui rapporterait deux mille quatre cents francs par an. D'ailleurs, il n'y a pas à discuter ces choses-là. On n'y peut rien. C'est révoltant, voilà tout. C'est lui qui était ici tout à l'heure?...
THÉRÈSE
Oui.
GASTON
Ah ! Il vient de temps en temps à Sauveterre?
THÉRÈSE
Il en est le propriétaire, maintenant. Il a certaines dispositions à prendre. C'est tout naturel.
Tout naturel. Il demeure chez son beau-frère?
ibt LA CHATELAINE
THÉRÈSE
Le baron de Morêûes.
GASTON
Oui... pas très loin dîci...
(Un silence.)
THÉRÈSE, le regardant.
Pardon. Quand êtes-vous arrivé à Angers?
GASTON
Ce matin.
THÉRÈSE
Vous avez vu votre onole?
GASTON
Muife oui.
THÉRÈSE
Et votre tante aussi, probablement"?
GASTON
Et ma tante aussi.
THÉRÈSE
Oh! Je m'explique... Ça m'étonne qu'elle ne vous â.it pas accompagné!
GAëTON.
Que vous èxpligtiéz-voUs? Mes questioniâ au âujét dé tiloîisieur JosSan, peut-être?
THÉRÈSE
C'est cela même. Eh bien! j'attends...
GASTÔK.
Quoi?
THÉRÈSE
Le reste. Je suppose que vous n'avez pas commen'jé de cette façon, que Vous ne me parlez pas sur un ton pareil depuis cinq minutes pour vous arrêter tout de Siiitê. Que vous a dit madame de La Baudière?
ACtK HIj 9CÈNB III lOâ
GASTON
Rien qu'il ne fut très facile de deviner... Jossan vous fait la cour».. Non? Tenez, je m'en rapporte à vous..k Dites-moi non, là datis leâ yeux, et je m'en vais... Et rien ne sera changé à ce qui était convenu. i. Nous divorcerons. Vous serfez libre...
tHËRÈSÈ.
Et si je ne vous réponds pas, il y aura donc quelque chose de changé?
GASTON
Peut-être.
Alors, Vous croyez que monsieur Jossâ.n est mon amant?
GASTON
Mais non, mais non... Vous êtes une fort honnête femme, je n'ai pas le moindre soupçon. Monsieur Jossan n'est pas votre amant, j'en suis certain. Il se contentera de vous épouser un an après notre divorce... Et vous garderez ition fils! Et vous rélèverez très bien!... Je n'en doute pas.
THÉRÈSE
Que pouvez-vous me demander de plus?
GASTON
Vraiment! Et vous croyez que je ne souffrirai pas de voir mon fils élevé dans un luxe, dans une opulence que, moi^ je n'aurai pas pu lui procurer ! Et plus tard, quand j'aurai sombré dans mes affaires, car vous savez, je tie me fais pas d'illusions, je me connais, je connais Paris... Je suis un homme fichu, je suis un homme à l'eau... je ne m^en tirerai jamais... je suis destiné à tomber dans la position la plus misérable! Et alors, je verrais mon fils ricne, et je n'aurais peut-être pas d'autre ressource que d'aller lui démander
404 LA CHATELAINE
Taumône. Et vous trouvez que c'est possible, que c'est juste! Et vous même, vous passeriez près de moi dans l'orgueil de votre beauté, de votre richesse, au bras de cet homme qui a tout cela, et j'en serais réduit à vous contempler respectueusement de loin!... Sacredieu! rien que cette idée me fait bondir. Oh ! je sais, fichtre bien, que ce ne sont pas là des sentiments d'une grande noblesse ! Mais, je ne suis pas un homme héroïque, moi, je suis un homme quelconque, un homme ordinaire, avec mon caractère, mes passions et mes vices, et cela m'aigrit, cela m'enrage, que tant d'autres qui ne valaient pas mieux que moi, aient réussi, quand moi je ratais ma vie ! C'est de la jalousie, c'est de l'envie, c'est tout ce que vous voudrez, mais c'est humain, vous entendez? c'est humain, humain!... Eh bien! je vous dis qu'en décidant notre divorce, il y avait entre nous certaines conventions tacites dont la première était que mon fils serait élevé de façon que je puisse continuer à le voir, sans souffrir dans mon amour et dans mon amourpropre de père... Ces conditions, vous les violez! vous les violez! et en mon âme et conscience je me crois le droit de ne plus tenir la promesse que je vous ai faite, la parole que je vous ai donnée... Enfin! dites-le... tenez, je vous défie de le dire... que nous sommes aujourd'hui dans les mêmes conditions qu'il y a un mois? Je vous en défie!
THÉRÈSE
Gaston, vous dites des choses folles ! Vous parlez de l'avenir et de ce que nous deviendrons l'un et l'autre. Est-ce que nous le savons ! Est-ce que vous le savez?... Est-ce que nous pouvons régler notre conduite sur des prévisions aussi vagues?... Non, non, occupons-nous de l'heure