RUE SOUFFLOT
fiVNOTIGE SUR BAJAZET
'''a/ Dans notre Notice sia^ Andromaque nous avons montré comment Racine avait tiré du Pertharite de Corneille l'intrigue de sa tragédie; il est possible qu'il ait dû quelques scènes de son Bajazet à VOthon du même Corneille. Nous avons eu déjà l'occasion de parler dans notre Notice sur Britannicus de cette tragédie curieuse, mais froide, et nous n'en voulons pas entreprendre ici l'analyse longue et pénible : « Je puis dire, écrit Corneille, qu'on n'a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun. » Il y a énormément d'esprit dans Ot'toi,et c'est cet abus de l'esprit qui a perdu la vieillesse de Corneille; il voulait faire toujours du nouveau, et, tout entier à cette curiosité, dans ses derniers ouvrages, il n'a plus laissé parler son cœur comme dans ses premières tragédies, il n'a pas su échauffer ces œuvres intéressantes. Quoi qu'il en soit, l'intrigue de Bajazet est en germe dans Othon : Plautine va épouser Otiion, lorsqu'on s'aperçoit que Camille, nièce de Galba et héritière de Tempire, rougit au nom dOthon. Piautine 36 sacrifie, et veut donner l'empire à son amant. Mais à peine Othon a-t-il prononcé quelques paroles polies, dans lesquelles la crédule Camille voit un aveu d'amour, que voilà Plautine jalouse, comme le sera Atalide ; ce qui ne l'empêchera pas plus tard de vouloir encore une fois, oubliant sa jalousie, se sacrifier pour son amant. On le voit, Othon, Plautine et Camille sont vis-à-vis les uns des autres dans la même situation que Bajazet, Atalide et Roxane. Mais les personnages de Corneille raisonnent ; ceux de Racine souffrent; d'une part, du bel esprit, de l'autre, des cris de passion ; la situation est la même, et les deux pièces ne se ressemblent pas, heureusement pour Bajazet i. On a généralement coutume de considérer comme une grande hardiesse de Racine le fait d'avoir mis sur la scène française un sujet turc. Cependant h; poète pouvait s'appuyer snr de nombreux précédents, et, depuis Gabriel Bounyn, qui avait donné en 1561 une tragédie intitulée (a Solta7ie, il s'était formé une sorte de cycle ottoman, comme les Grecs avaient eu le cycle d'OEdipe et le cycle des Atrides. Les intrigues qui tant de fois avaient fait couler le sang impérial dans le palais des ancêtres de Murad 2, avaient fourni à nos
1. Si, considéré au point de vue de l'intérêt dramatique, VOthon de Corneille est une triste tragédie, il n'en reste pas moins vrai que c'est une curieuse et piquante comédie politique.
2. On trouvera des renseignements sur toute cette partie de l'histoire des Ottomans dans.les Préfaces de Racine et dans les notes dont nous les avons accompagnée^ 4)
Racine, t. III. 1
poètes un grand nombre de tragédies, et l'on avait pu, après la Soltane, voir à Paris, en IC^iO, le Grand et dernier Solyman de Mairet; en 1637, le Soliman de Dalibray, imite, comme celui de Mairet, d'une pièce italienne de Bonarelli deila Rovere ; la Roxelane de Desmares, en IG43; enfin, en 1647, VOsnian de Tristan rHermite, qui mettait en scène un drame datant de vingt-cinq ans à peine '. C'étaitbeauciup de tragédies turques : il est vrai qu'elles n'avaient guère de turc que le nom. Prenons pour exemple la Soltane, de Bounyn. Quel en est le sujet? Rose, un nom fort peu turc, est la femme de Solyman, et elle a une jalousie de belle-mère pour Moustapha, un fils de son mari. Elle expose en alexandrins ses inquiétudes maternelles à Sirène, sa dame d'honneur, qui essaie de les apaiser en vers décasyllabiques. Hustan, gendre de Rose, s'unit èf elle pour perdre Moustapha; on suppose un billet, par lequel Moustapha déclare qu'il veut épouser Izabel, la fille unique du nji de Perse, ennemi mortel de Solyman. Le Soltan rappelle son fils de l'armée. Moustapha, malgré ses pressentiments, malgré un rêve dans lequel il a vu pêle-mêle Morphée, Thalie, Phœbé, Mahomet et Pluton, malgré les conseils du Sophe, qui le dissuade d'obéir au Sultan, se hâte de se rendre auprès de son père, et voici le dénouement:
LE SOLTAN.
Sus, SUS, Muets, courez, volez, aigrissez vos courages. Aiguisez vos glaives seigneus, vos furiantes rages. Or sus occiez, nieurdrissez ce traître déloial, Hautain qui m'a voulu ravir mon sci'ptre emperial *.
UOCSTIPUÀ.
Las, Soltan, sans ofTcnce Me veus-lu faire outrance ?
LE SOLTA>.
Or sus doncques, Muets, Muets, or doncqucs sus.
MOUSTAPUA.
0 nieurdre.
LE SOLTAN.
Sans tarder que l'on lui coure sus.
Or il est mort ? Oui, or il a receu la quête Et le gain du pourchas de sa belle conquête ; Or il est mort le traître, or je me vois vangé Du traître déloial qui m'avait outragé.
Du traître qui voulait me mcurdrîre et occire, Hautain pour s'emparer de mon superbe empire. Sus, sus, Pages, soudain, sus, enlevez ce cors Qu'on le jette dehors.
A part les muets, qui étranglent Moustapha, il n'y a rien de turc dans la pièce de Bounyn ; car les thrénodies que viennent réciter les Génies de Moustapha ne nous paraissent avoir rien de commun avec la religion de Mahomet.
Le Soliman de Dalibray présente encore moins de couleur lo- ' cale. Le sujet est le même que celui de la Soltane; mais au dé-
1. On peut citer aussi le Grarid Tamcrlan et Bajazet, de Magnon (1647), qui raita it un sujet appartenant à une époque plus reculée. k^
2. On a pu remarquer que ce quatrain était composé de vers^P^uatorze sylbales; le premier liémistichc en compte huit.
nouement Rose, qui est devenue la Reine, reconnaît, dans Moustapha son propre fils; elle le justifie, et obtient de Soliman riuil. lui laisse épouser Persine, la fille du roi de Perse, une guerrière qui, dans un combat, s'est éprise de Moustaplia, et depuis, pour pénétrer jusqu'à lui, s'est déguisée en soldat. C'est tout simplement un roman espagnol queDalibray a habillé d'une robe turque. Lorsque Mairet avait traité en 1630 le môme sujet, il ne lui avait pas donné une couleur plus orientale ; ne faisait-il pas comme Bounyn, suivre Solyman d'un page? et le sérail n'existe que de nom danscette tragédie, dont le cinquième acte cependant est original : Solyman, qui a feint de fiancer Moustaplia et Despine, sa maîtresse, leur envoie comme présent de noces une hache et un bandeau ; tandis qu'ils s'étonnent et s'inquiètent, les janissaires arrivent, s'emparent des deux amants, et le Sultan, de sa fenêtre, prononce leur arrêt. La fenêtre se referme. Elle se rouvre aux plaintes de Moustapha, et l'Empereur laisse tomber ces mots :
Si j'entends de vous ni murmure, ni plainte,
Si le moindre des miens en reçoit une atteinte, Le corps de votre amante exposé fout au jour Servira de spectacle aui pages de ma cour.
La fenêtre se referme encore, et bientôt entre un page avec un billet adressé par l'Empereur au chef des janissaires :
Osman, dépêchez-vous.
Il est impossible de nier l'originalité familière et sauvage de celte scène ; mais elle n'est pas plus turque que saxonne ou hongroise.
Au contraire, on sent à chaque vers dans VOsman de Tristan l'Hermite ' un effort constant pour peindre les usages - et les moeurs du pays dans lequel il a placé l'action de son drame; drame étrange, comme toutes les œuvres signées du même poète, où le mauvais goût s'étale sans honte, mais où il est racheté par des beautés de premier ordre. L'harmonie de l'édifice, Tristan s'en soucie peu, mais il sait dessiner fièrement certaines parties, et son imagination trouve des traits heureux. Quand la toile se lève, la Sultane, sœur d'Osman est endormie et rêve : un songe affreux la tourmente. Tandis que, réveillée par ses femmes, elle leur expose ses noirs pressentiments, son frère survient, et s'entretient en sa présence de l'amour qu'il ressent pour la Fille du Mouphti, dont il a vu le portrait, et qu'il a donné ordre de lui amener ; la Sultane s'irrite : 11 fait dresser son lit, lorsqu'on creuse sa tombe 3,
1. L'Osman de Tristan de l'Hermite fut publié en iC36, après la mort de l'auteur, par Quinault, qui le fit précéder d'une Dédicace à Monseigneur le comte de Bussy, lieutenant-général des armées du Roi. C'était une dette de reconnaissance que Quinault payait à Tristan ; le vieux poète avait pris en affection le jeune Quinault ; il lui avait fait donner la mémo éducation qu'à son fils, et, en 1653, avait lu, comme de lui, et fait recevoir à l'Hôtel de Bourgogne la première comédie du jeune liomme, les Bicales.