Cette Préface est celle qui précéda la pièce en
2. Le mot imprimée a ici une grande importance : car Racine nous avertit dans sa Seconde Préface que M. de Cézy avait rédigé une relation de ces événements, le poète ne parle ici, bien entendu, que des détails et des circonstances, car le fait même, la mort de Bajazet, se trouvait consigné déjà dans plusieurs histoires imprimées. En 1650, Mézerai, dans son Histoire des Turcs (t. Il, p. 165), avait écrit : « Diverses maladies avaient ôté à Amurath tous ses enfants, et sa cruauté lui avait fait massacrer ses deux frères Orcan et Bajazet, n'ayant pardonné qu'à Ibrahim, parce qu'il lui paraissait imbécile d'esprit. » En 1663, le chevalier de Jant racontait les mêmes faits dans son Histoire du prince Osman, et du Verdier écrivait aussi dans sou Abrégé de l'Histoire des l'urcs (III, 518-519) : « Amurat avait deux frères, nommé" Bajazet et Orcan, princes assez bien faits pour lui donner de l'ombrage. 11 envoya des ordres exprès au Caimakan de les faire mourir. Bajazet fut étranglé sans aucune difficulté; Orcan défendit sa vie jusqu'à tuer trois hommes avant de se laisser prendre. » De Visé n'était donc pas fondé à écrire comme il l'a fait, dans le Mercure galant, le 9 janvier 1672 : « Yoici, en deux mots, ce que j'ai appris de cette histoire dans les historiens du pays, par où vous jugerez du génie admirable du poète qui, sans en prendre presque rien, a su faire une tragédie achevée. Amurat avait trois frères quand il partit pour le siège de Babylone. Il en flt étrangler deux, dont aucun ne s'appelait Bajazet, et l'on sauva le troisième de sa fureur, parce qu'il n'avait point d'enfants pour succéder à l'Empereur. Ce Grand Seigneur mena dans son voyage sa Sultane favorite. Le grand vizir, qui se nommait Mehemet-Pacha. y était aussi, comme nous voyons dans une relation faite par un Turc du Serrail, et traduite en français par SI. du Loir, qui était alors à Constantinople, et ce fut ce grand vizir qui commença l'altaque de cette fameuse ville vers le lovant... A son retour, il entra triomphant dans Constantinople, comme avait fait peu de jours auparavant le Grand Seigneur, son maître. Cependant l'auteur de Bajazet le fait demeurer ingénieusement dans Constantinople sous le nom d'Acomat, pour favoriser les desseins de Roxane, qui se trouve dans le Serrail de Bysancc, quoiqu'elle fût dans le camp de Sa Hautesse ; et tout cela pour élever à l'Empire Bajazet, dont le nom est très bien inventé... » — Ajoutons encore que la mort de Bajazet, avec presque tous les détails dont l'accompagne Racine, était déjà racontée dans la Floridon de Segrais. — Voir la note 4 de la Seconde Préface.
une aventure arrivée dans le SerraiP, il n'y a pas plus de trente ans-. Monsieur le comte de Césy était alors ambassadeur à Constantinople '. 11 fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet; et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter, lorsqu'il fut de retour en France. Monsieur le chevalier de Nantouillel est du nombre de ces personnes*. Et c'est à lui que je suis redevable de cette histoire, et même du dessein ^ que j'ai pris d'en faire une tragédie. J'ai été obligé pour cela de changer quelques circonstances *. Mais, comme ce changement n'est pas fort considérable, je ne pense pas aussi ^ qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale chose à quoi * je me suis attaché, c'a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes delà nation ^. Et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l'histoire des Turcs et
1. Le mot Setvail, au xvii' siècle, s'écrit toujours avec deux r, comme s'il venait de serrer, enfermer ; il vient du mot persan seràï, palais. On a tort de confondre le sérail (palais de l'Empereur), avec le harem (mot arabe, signifiant chose défendue) ou gynécée.
2. Il y a un peu plus de trente ans, puisque le siège de Bagdad date àf 1638, et que Racine a rattaché son action à ce siège.
3. Philippe de Harlay, comte de Césy (Rarine écrira Cézjj dans sa Seconde Préface), avait été envoyé comme ambassadeur à Constantinople en 1618. Remplacé quelque temps dans ses fonctions par M. de Marcheville, nommé ambassadeur en 1631, il n'était revenu en France qu'en 1641. Il existe à la bibliothèque de l'Arsenal {Traités et ambassades de Turquie, V, 146-147, deux lettres manuscrites de M. de Cézy, datées de Constantinople, février et mars 1632, et la harangue qu'il prononça à l'avènement de l'un des Sultans [Ibid., 22-23).
4. François du Prat, chevalier de î^anfouillet, fut substitué aux nom et armes de Barbançon. Madame de Sévigné, dans une lettre du 3 juillet 1672, nous apprend qu'il assistait au passage du Rhin, où il faillit être noyé. 11 fut nommé plus tard capitaine de cavalerie au régiment de la Reine, et, en 1683, fut appelé à la charge de premier maître d'hôtel de Monsieur. Saint-Simon (Mémoires, I, 257) vante <i le sel de ses chansons, et le naturel de son esprit. » ÎVantouillet était grand ami de Racine, et, lors de l'afTaire de Phèdre, passa pour être un des auteurs du sonnet dirigé contre le duc de Nevcrs. 11 est fort prob.ible que le chevalier, bel-esprit et beau conteur, arrangeait un peu, en la racontant, l'histoire de Bajazet et de Roxane ; et, quand même M. de Cézy, bel-esprit lui-même, et qui se vantait d'être allé chercher des aventures jusque dans le sérail, n'aurait pas déjà embelli l'histoire qu'il racontait, pouvait-elle se transmettre depuis trente ans de bouche en bouche sans que personne y eût ajouté des ornements ? Racine déclare avoir changé quelques circonstances; il a pu le faire assurément sans porter une grave atteinte à la vérité historique.