‹ Théâtre completChapitre 25 sur 592 · ACTE 1, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE I

Mais comme vous savez, malgré ma diligence ', 25

Un long chemin sépare et * le camp et Bysance ; Mille obstacles divers m'ont môme traversé^, Et je puis ignorer tout ce qui s'est passé *.

ACOMAT

Que faisaient cependant nos braves janissaires * ? Rendent-ils au Sultan des hommages sincères ? 30

Dans le secret des cœurs, Osmin, n'as-tu rien lu' ? Amurat jouit- il d'un pouvoir absolu ?

OSMIN

Amurat est content, si nous le voulons croire,

Et semblait se promettre une heureuse victoire ''.

Mais en vain par ce calme il croit nous éblouir : 35

Il affecte un repos dont il ne peut jouir.

C'est en vain que, forçant ses soupçons ordinaires *,

il se rend accessible à tous les janissaires :

11 se souvient ® toujours que son inimitié

Voulut de ce grand corps retrancher la moitié, 40

Lorsque pour affermir sa puissance nouvelle,

11 voulait '", disait-il, sortir de leur tutelle.

Moi-même j'ai souvent entendu leurs discours;

pourquoi Phèdre déclarera-t-elle à Hippolyte sa flamme incestueuse? c'est qu'elle se croira veuve. Ou le voit, dans Bajazef, dans Mlthridate et dans Phèdre, Racine a usé du même procédé.

1. « U est bien sûr que la diligence d'Osmin ne fait rien à la distance qui est entre Byzancc et le camp d'Amurat, et que par conséquent ce mot malgré, qui marque l'opposition, n'est pas grammaticalement exact. Mais le sens est si clair, et la phrase si naturellement ab régée par cette forme d'ellipse, que, bien loin de la reurorher à l'auteur, il faut lui savoir gré d'avoir dit en si peu de mots ce qu'il fallait dire. » (Là Haupe.)

i. Il est tropéiident que cette conjonction n'est là que pour faire le vers.

•'). Voir Britannicus. note du vers 1041.

4. Quiconque a tant soit peu l'habitude du théâtre, devinera aussitôt qu'il s'est passé devant Bagdad des événements considérables depuis le départ d'Osrain.

5. Les janissaires (du turc yeni-tcheri, nouvelle milice) étaient un corps d'infanterie, chargé de garder le Grand Seigneur. Son origine remonte, selon les uns, ù l'année 1330, suivant les autres, à l'année 1360. Ils se recrutaient à l'origine parmi les prisonniers chrétiens. Le sultan Mahmoud a détruit en 1826 ce corps trop puissant.

6. Les projets ambitieux d'.\.comat commencent à se révéler par ces interrogations.

7. D'Olivet et Louis Racine voyaient dans semblait une faute d'impression, et lisaient semble, sans aucune raison; car semblait se rapporte au temps du départ d'Osmin. v'

8. Il semble, au preraierabord, que cet hémistiche ne soit là que pour la rime, €t cependant il est fort important; il prépare la mort de Roxane et de Bajazet, €n nous faisant connaître le caractère soupçonneux du despote.

9. Il se souvient, pour essayer d'empêcher qu'ils ne se souviennent. iO. Voulut, il voulait, négligence.

Comme il les craint sans cesse, ils le craignent toujours '. Ses caresses - n'ont point effacé cette injure. 45

Votre absence est pour eux un sujet de murmure. Ils regrettent le temps, à leur grand cœur si doux, Lorsque assurés de vaincre ils combattaient sous vous'.

ACOMAT

Quoi? tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée

Flatte encore leur valeur et vit dans leur pensée? 50

Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir,

Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur Visir * ?

OSMIN

Le succès du combat réglera leur conduite : Il faut voir du Sultan la victoire ou la fuite*.

1. L'Osman de Tristan l'Hermite (I, ii) n'aimait pas non plus les janissaires :

Je n'ai plus de soldais que ce corps ISche et traître, Amoureux du repo?, ennemi de son rnailrv'. Sorti de race inlàine et de .»ang de chiélien, Qu'autrefois mes aïeux prirent pour leur soutien. Mais qui reste inutile au sort qui nous accable... Quel lut devint Ouchin ce courage bouillant. Qui les a fait passer pour un corps si vaillant ? Le Niester tint pour faux tout ce qu'on en raconte ; Il rougit de leur sang bien moins que de leur honte.

2. Caresses a ici le sen ■* figuré : marque de bienveillance, d'a£fection.

3. Malgré la distance dont Racine a séparé le temps et lorsque, il n'en est pas moins vrai que l'on ne dit pas : le temps lorsque. — Remarquez comme le spectateur est instruit naturellement de ce qu'il doit savoir.

4. Voir pour ce dernier mot la note 1 de la page 32. — « Je maintiens... que Sophocle et Euripide eussent regardé la première scène de Bajazet comme une école où ils auraient profité, en voyant un vieux général d'armée annoncer, par les questions qu'il fait, qu'il médite une grande entreprise :

Que faisaient cependant nos braves janissaires ? Kendent-ils an Sullan des hommages sincères ? Dans le secret des coeurs, Osiuin, n'ai-tu rien lu ?

et le moment d'après :

Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir? etc.

Us auraient admiré comme ce conjuré développe ensuite ses desseins, et rend compte de ses actions. «(VoLTAinE, Diss. sur la trag., éd. Beuchot, V,480.) — « On Toit, dans les deux premiers vers, un sénéral disgracié, que le souvenir de sa gloire et l'attachement des soldats attendrissent sensiblement ; dans les deux derniers un rebelle qui médite quelque dessein. Voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans aucune intention marquée. C'est là une de ces nuances dont on ne trouve guère d'exemples que dans Racine, i» (Vaevbsibocbs). — Ce sont ces vers-là, dit Voltaire dans sa Lettre à l' Académie française, que «le maréchal de Villars citait avec tant d'énergie, quand il alla commander le.^ armées en Italie, à l'âge de quatre-vingts ans. »

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