ACTE II, SCENE VI
D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême ' :
Cherchez, Prince, cherchez, pour vous trahir vous-même,
Tout ce que, pour jouir de leurs contenlements *, 725
L'amour fait inventer aux vulgaires amants.
Enfin je me connais, il y va de ma vie ^.
De mes hiibles efibrts ma vertu se défie *,
Je sais qu'en vous voyant, un tendre souvenir
Peut m'arracher du cœur quelque indigne soupir; 730
Que je verrai mon âme, en secret déchirée,
Revoler vers le bien dont elle est séparée :
Mais je sais bien aussi que, s'il dépend de vous
De me faire chérir un souvenir si doux,
Vous n'empêcherez pas que ma gloire ® offensée 735
N'en punisse aussitôt la coupable pensée;
Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher,
Pour y laver ma honte, et vous en arracher.
Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste ^,
1. Il faut se garder de prononcer ce vers aussitôt après le précédent, sans un temps d'arrêt : autremeu* l'on ferait dire à Racine une chose étr.mge.
2. Ce mot était du style noblo au xvn" siècle. On le trouve deux lois dans le Cid (I, II, m, v), et une fois dans Nicomède (II, ii).
3. Jamais Racine n'a écrit rien de plus délicat que la fin de ce couplet.
4. Lorsi|uc, dans Polyeucie (1, iv), Félix ordonnait à sa fille de voir Sévère, Pauline répondait :
M'ii ! moi ! que je revoie un si puissant vainqueur, Kl m'expose à de' j^nx qui ne periiimt le cœur! Mon pèce. jcsuis 1. uiiue, et je sai- uia taibus-e, Je sens déjà mon cœur qui p'.mr loi s'imércsse, El p"U-se.d sans dunte, en dépit de ma fui, Oui Iqne soupir indi^-ne ei de vous cl de moi,
Je ne le veriai puiiil
Il est ioiij"Urs aimable el je suis toujours l'enime ; Bans le pouvoir sur moi que n'es r'-};ards oui eu, Je n'o-e in'assurer de toule ma verlu.
Je ne le verrai point,
Isabelle disait aussi à Carlos dans le Philippe II d'Alfieri {I, m) : « La première et la dernière preuve d'amour que j'exige de vous est celle-ci : si vous m'aimez, fuyez votre pero cruel. — carlos. — C'est im[iossil)le. — Isabelle. — Fuvez-moi donc dès à présent. Hél.is! conservez ma réputation intncle, et conservez aussi la votre! Confondez vos en\ieux, s'ils osent vous calomnier. Vivez, je vous l'ordonne, n'.iitaquez plus ma vertu. Mes pensées vous suivront : malgré moi vous m'occuperez sans cesse. M.iis perdez la trace de mes pas ; que je n'entende plus votre voix. Le ciel, jusqu'à présent, est le seul témoin de votre crime : qu'il se cache au monde entier; qu'il se cache à nous-mêmes, et que jamais le oouvenir de cet instant ne se réveille dans votre cœur. »