ACTE IV, SCENE V. 2 fi
Mais quelle est ma fureur ? et qu'est-ce que je dis ' ? Tu vas sacrifier... qui? malheureux ! Ton fils ^? Un fils que Rome craint? qui peut venger son père ^? 1395 Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire? Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis, Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis? Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse : J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse *. 1400
Quoi? ne vaut- il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver, La céder à ce fils que je veux conserver? Cédons-la. Vains efforts, qui ne font que m'instruire Des faiblesses d'un cœur qui cherche à se séduire ! Je brûle, je l'adore * ; et loin de la bannir... 1405
Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir ". Quelle pitié retient mes sentiments timides? N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides?
1. Un monologue n'est intéressant qu'à cette condition qu'une lutte soit engagée dans le cœur du personnage en scène : alors ce n'est plus, à vrai dire, un monologue, mais un dialogue entre les passions qui as-itenl l'âme; ici la colère, la pitié, l'amour, la raison ont le dessus tour à tour; suivant que telle ou telle de ces passions remportera un triomphe définitif, Mithridalc prendra telle ou telle détermination. Un pareil monologue n'est pas un bors-d'œuvre destiné à faire valoir un artiste : c'est le cœur même du drame.
2. Au moment où elle se décide à frapper ses fils, Médée s'écrie avec désespoir dans la tragédie de M. Legouvé (111, vi) :
Périr ! eux ! de ma main ! Ah ! songe à Ion supplice, Malheureuse ! CVsl loi que tu Tas déchirer. C'est ta chair et ton cœur qu il faudra torturer.
3. Ainsi, dans le cœur de Milhridate, la haine de Rome pèse plus que l'amour paternel. Ce vers est habilement placé ici pour contribuer i préparer le dénouement.
4. Ici, c'est la raison qui parle; le cœur va bientôt l'interrompre. — Corneille avait écrit dans le Cid (111, vi) :
Nous n'atons qu'un honneur ; il est tant de mailresses.
<i L'idée de ces deux vers, dit Luneau de Boisjermain, parait avoir été suggérée à ces deux poètes par la réponse que fit Henri IV à Gabrielle d'Estrécs, duchesse de Beaufort : « Pardieu, Madame, disait-il, en défendant Sully, je vous déclare que. si j'étais réduit en cette nécessité que de choisir à perdre l'un ou l'autre, je me passerais mieux de dix maitresses comme vous que d'un serviteur comme lui, que vous avez appelé valet en ma présence et la sienne pour l'offenser, chose que je ne trouve nullement bonne. » [Economies royales, politiques et militaires, p. 250, édition d Amsterdam.)
5. Il est malheureux que ces expressions aient vieilli; elles déparent aujourd'hui cet admirable morceau.