‹ Théâtre completChapitre 493 sur 592 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

Il me faut sans honneur retourner sur mes pas,

Et vous cherchez ici quelque autre que Calchas * ? G60

ÉPIPHILE.

Madame, à ce discours je ne puis rien comprendre -.

IPHIGÉNIE

Vous m'entendez assez, si vous voulez m'entendre.

Le sort injurieux me ravit un époux ;

Madame, à mon malheur m'abandonnerez-vous?

Vous ne pouviez sans moi demeurer à Mycène; 665

Me verra-t-on sans vous partir avec la Reine ^?

ÉRIPHILE

Je voulais voir Calchas avant que de partir. '

IPHIGÉNIE

Que tardez-vous. Madame, à le faire avertir?

D'Argos, dans un moment, vous reprenez la route,

IPHIGÉNIE

Un moment quelquefois éclaircit plus d'un doute. 670

Mais, Madame, je vois que c'est trop vous presser; Je vois ce que jamais Je n'ai voulu penser : Achille... Vous brûlez que je ne sois partie*.

(Mémoires, p. )53) : « Souvenez-vous de quel air et de quel ton elle vous atlrcssait ce quatrième vers, avec une sorte de menace du doigt, qu'elle savait si bien ennoblir. » Mademoiselle Dumesnil devait avoir de la peine à rendre tragique cette scène: c'est là de la comédie.

1. « La jalousie d'Iphigénie. causée par le faux rapport d'Arcas, et qui occupe la moitié du second acte, parait trop étrangère au sujet et trop peu tragique. » (Voltaire, DUtionnaire philosophique. Art dramatique.)

2. Ériphile est sincère, en parlant ainsi ; mais la situation est franchement comique.

:h. Iphigénie ne veut point laisser Ériphile à Aulis, où est Achille. La question qu'elle pose à la princesse captive a en outre pour but de pénétrer ses sentirajcnts secrets.

4. Nous découpons les lignes suivantes dans une Chroniqtte thrâtrale de M. Sarcey [Le Temps, 8 novembre 1880j : « Iphigénie doit toujours, dans ses plus grands emportements, comme dans ses plus douloureuses supplications, rester digne et cliaste, une élégie vivante. Les émotions les plus passionnées doivent accentuer et non déranger le rhythme cadencé de ses allures et de sa voix. Racine l'a Aoulu ainsi, d'aboi'd parce qu'il a toujours peint avec amour ces nobles, pudiques et tendres héroïnes, Aricie, Atalide. Iphigénie, Junie, et par-dessus tout, celle qui les résume toutes dans un type divin, la suldime et charmante Moninie ; puis aussi, parce que, dans la pièce, le personnage fait contraste avec Kripliile qui, elle, doit déployer toutes les fureurs d'une jalousie noire.... 11 est évident que les plaintes d'Ipliigénie doivent avoir l'accent douloureux et mouilla d'une bonne et aimable personne, qui est désolée de voir une si effroyable ingratitude, et de la voir chez sa meilleure amie. Chez l'autre, au contraire, ce doit être une ironie sèche et hautaine, où l'on sente gronder toutes les colères de la haine et de l'envie, n

Moi? VOUS me soupçonnez de cette perfidie?

Moi, j'aimerais, Madame, un vainqueur furieux, 675

Qui toujours tout sanglant se présente à mes yeux ;

Qui, la flamme à la main, et de meurtres avide,

Mit en cendres Lesbos...

IPHIGENIE.

Oui, VOUS l'aimez, perfide ', Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez, Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés, 680

Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme, Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre âme ; Et, loin d'en détester le cruel souvenir. Vous vous plaisez encore à m'en entretenir. Déjà plus d'une fois, dans vos plaintes forcées s, 683

J'ai dû voir et j'ai vu le fond de vos pensées. Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté A remis le bandeau que j'avais écarté.

Vous l'aimez. Que faisais-je? et queUe erreur fatale M'a fait entre mes bras recevoir ma rivale? 690

Crédule, je l'aimais. Mon cœur même aujourd'hui De son parjure amant lui promettait l'appui 3. Voilà donc le triomphe où j'étais amenée * ? Moi-môme à votre char je me suis enchaînée. Je vous pardonne, hélas ! des vœux intéressés, 695

Et la perte d'un cœur que vous me ravissez.

1. « Il est certain que ces mots, s'ils étaient placés dans toute autre bouche, pourraient se dire avec un geste de menaçante fureur et l'éclat de voix d'une personne qui accuse violemment. Mais Ipnigénie doit laisser ce côté sombre à sa rivale; c'est avec un désespoir mêlé de larmes, c'est avec un sanglot qui la suffoque qu'elle doit dire : Vous l'aimez, peifidp, et tout le couplet à la suite, qui est si animé, si douloureux. Et la preuve que le morceau doit être interprété ainsi, c'est que Racine fait dire immédiatement après :

Vous triomphei, cruelle, et bravez ma douleur. n Ma douleur ! entendez-le bien, et non pas uma colère, mon mépris. » Elle souffre plus qu'elle n'est indignée. » (M. Sarcey, Chronique théâtrale du Temps, 8 novembre 1880.)

2. Qui manquent de sincérité et de liberté. Roxane disait à Bajazet (II, i) :

Ne m'importune plus de les raisons forcées.

3. Il y a dans ces deux vers un peu d'obscurité; grammaticalement son doit se rapporter à cœur, et, dans ce sens, parjure s'explique tout naturellement ; mais il y a quelque recherche dans cette tournure ; il est plus simple de rapporter son à Eriphile ; et. dans ce cas, le mot parjure ne s'applique pas à Achille en tant qu'amant d'Eriphile. mais en tant qu'amant d'Iphigénie. Le mot amant n'emportait aucune idée de blâme. Voir la note du vers 909.

4. Iphigénie dira encore par un mouvement semblable (III, IV) : ,

Et vuilà donc l'hymen où j'étais destinée !

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