ACTE III, SCÈNE Yî
Cependant aujourd'hui, sanguinaire, parjure S
C'est peu de violer l'amitié, la nature,
C'est peu'^que de vouloir, sous un couteau mortel, 975
Me montrer votre cœur fumant sur un autel :
D'un appareil d'hymen ^ couvrant ce sacrifice,
Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice?
Que ma crédule main conduise le couteau?
Qu'au lieu de votre époux je sois votre bourreau ^? 980
Et quel était pour vous ce sanglant hyménée,
Si je fusse arrivé plus tard d'une journée?
Quoi donc? à leur fureur livrée en ce moment,
Vous iriez à l'autel me chercher vainement ;
Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée, 9S5
En accusant mon nom qui vous aurait trompée * !
Il faut de ce péril, de celte trahison.
Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison.
A l'honneur d'un époux vous-même intéressée,
Madame, vous devez approuver ma pensée. 990
Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser
Apprenne de quel nom il osait abuser.
IPHIGÉME.
Hélas! si vous m'aimez, si pour grâce dernière Vous daignez d'une amante écouter la prière^,
i. Il y a de l'embarras dans cette période: sanguinaire ei par jure se rappor teiit à Aganiemnon, représenté par le pronom il au vers 978. Nous n'aimons pa l'expit'sion fuman'. sous un couteau mortel; lorsque le prêtre a frappé la victime, il retire le couteau, et c'est alors seulement que le sang s'échappe en filets roui^es et chauds. Ce sont là des taches imperceptibles, qu'on ne remarque qu'à cause de la perfection même de la langue de Racine.
i. Des préparatifs d'un hymen : apparatus.
3. Je suis le phis abjocl de tout ce que non'; <:oniioes, l.e plus làclh; des Grecs et le moindre des humilies, Si sans eiiipcoheiiient je laisse Agauiemiioii,
Pour ourdir celte traude, abuser de muii nom ! Le crime qu'il propose est mien si je l'endure ; Sans tenir le couteau je lerais la blessure; Kt pour être appelé l'auteur de son Irép.is, N'importe qui la tue, uu mua nom ou luun bras.
(RornoD, Iphigénie, III, y.)
4. Dans Euripide, la blessure faite à l'orgueil d'Achille s'étale cyniqurnient devant la douleur de Clytemnestre ; Racine, en mêlant à l'orgueil la" pitié, l'attendrissement, l'amour, a dissimulé ce qu'il pouvait avoir de repoussant dans un pareil moment.
:i. Esther dira à Assuérus (III, iv), avec un tour de phrase qui rappelle celui-ci :
Vou5 pouvez rejeter ma prière :
Mais je demande au moins que, pour (rrâce dernière, Jusqu'à la fin, Sei;;neur, ïous m'entendiez parler.
Jlais ces mots, pour grâce dernière, sont beaucoup plus touchants sur les èvros d'Iphigénie.
40 6 IPHIGÉNIE
C'est maintenant, Seigneur, qu'il faut me le prouver. 995
Car enfin ce cruel, que vous allez braver,
Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire,
Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père.
ACHILLE
Lui, votre père? Après son horrible dessein,
Je ne le connais plus que pour votre assassin >. lOOO
C'est mon père, Seigneur, je vous le dis encore,
Mais un père que j'aime, un père que'Tadore,
Qui me chérit lui-même, et dont jusqu'à ce jour
Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour.
Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfance, lOOo
Ne peut que s'affliger de tout ce qui l'offense.
Et loin d'oser ici, par un prompt changement.
Approuver la fureur de votre emportement,
Loin que par mes discours je l'attise moi-môme,
Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime, 1010
Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux
Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux ^.
Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare
Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare ?
Quel père de son sang se plaît à se priver? [015
Pourquoi me perdrait-il, s'il pouvait me sauver^?
J'ai vu, n'en doutez poiivtT-s©s-la««es-5e-iFcpandre.
Faut-il le condamner avant que de l'entendre?
Hélas! de tant d'horreurs son cœur déjà troublé
Doit-il de votre haine être encore accablé? 1020
ACHILLE
Quoi? Madame, parmi tant de sujets de crainte, Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte?