ACTE 11, SCENE I
Dans leurs climats brûlants les Africains domptés •,
Faisaient taire les lois devant ses volontés. 480
Que suis-je ? J'attends tout du peuple et de l'armée.
Mes malheurs font encor toute ma renommée.
Infortuné, proscrit, incertain de régner,
Dois-je irriter les cœurs au lieu de les gagner ?
Témoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères ? 485
Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères^?
Songez, sans me flatter du sort de Solyman,
Au meurtre tout récent du malheureux Osman ^.
Dans leur rébellion les chefs de janissaires '',
Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires^, 490
Se crurent à sa perte assez autorisés
Parle fatal hymen que vous me proposez.
Que vous dirai-je enfin? Maître de leur suffrage*,
Peut-être avec le temps j'oserai davantage.
Ne précipitons rien, et daignez commencer 495
A me mettre en état de vous récompenser.
ROXANE
Je vous entends"', Seigneur. Je vois mon imprudence;
Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance.
Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger
Oij* mon amour trop prompt vous allait engager. 50O
Pour vous, pour votre honneur, vous en ci'aignez les suites,
Et je le crois, Seigneur, puisque vous me le dites ^.
1. Après qu'il se fut emparé de Tripoli, Solyman se U'ouva maître de toute la côte septentrionale d'Afrique. Il est à remarquer que Racine, sans doute pour éloigner encore de nous sa tragédie, n'a point parlé des rapports de Solyman avec la France.
2. « Ce vers a donné lieu à beaucoup de critiques. Sans doute dos périls ne peuvent pas être sincères ; mais c'est un artifice de style, dont Racine offre le premier exemple, de réunir deux mots par la même épithète, quand il se trouve bans le dernier un rapport exact et dans l'autre une analogie d'idées suffisante : c'est ici le cas. Les périls sont réels quand les larmes sont sincères : ainsi l'une fait ici supposer l'autre, et la sincérité des larmes fait sous-entendre la réalité des dangers. » (La Harpe.)
3. Voir les notes de la Seconde Préface. Osman avait épousé solennellement une Russe de basse origine. Elle eut un fils, qui mourut. .îlors Osman, voulant avoir, au mépris des maïimcs fondamentales de l'empire turc, quatre femmes légitimes à la fois, se choisit encore trois épouses parmi les filles libres de ses st^ets.