De s'accorder avec mes pensées
4. Ce vers, qui est fort beau, peint admirablement l'orgueil de Roxane ; pour elle, la naissance de Bajazet n'est rien: c'est à elle qu'il doit tout.
5. Ici encore Racine se souvient de Virgile et de Didon; voir d'ailleurs Andromaque, note du vers 1400. — Jocaste disait par un mouvement analogue dani la Thébaide de Jean Robelin (III) :
Vojei-le, ce meurtrier, s'il a chance couleur; Vnjez s'il a montré un signe de douleur; Si mes plaintes l'ont mû, non plus que la marine Flottant émeut le pied d'une roche voisine.
Enfin, l'on peut encore rapprocher de ce morceau lo début du couplet d'Armide à Renaud dans la Jérusalem déliorée (Chant XVI", trad. Philippon de la Madelaine) : « Non, la belle So(>liie ne fut pas ti mère: non! tu n'es point du glorieux sang des Est. Produit iiii(iur du limon de l.i mer, tu as sucé, au milieu des glaces du Caucase, le lait de quebiue farouche tigresse ! Pourquoi dissimulerai-je davantage ? Cet homme que je prie a-t-il donné le moindre signe de pitié, a t-il changé de visage, a-t-il accordé un seul soupir, une seule larme à ma douleur ? »
Je ne puis séparer tes intérêts des miens. Mais je m'assure ' encore aux bontés de ton frère : Il m'aime, tu le sais ; et, malgré sa colère. Dans ton perfide sang je puis tout expier, 535
Et ta mort suffira pour me justifier 2. N'en doute point, j'y cours, et dès ce moment môme. rBajazet, écoutez : je sons que je vous aime ^. Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir *. Le chemin est encore ouvert au repentir. 540
Ne désespérez point une amante en furie ^. S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie.
1. T'assurent, jo m'assure, à trois vers de distance, l'orment une légère tacfie dans ce beau couplet. Voir Iphigénie, note du vers 1327.
2. Roxane ne croit pas un mot de ce qu'elle dit ; aussi dans le changement d;; ton des vers suivants cntrera-t-il, à côté de beaucoup de passion, un peu de prudence.
3. La Fille du Moupliti avait déjà dit dans VOsman de Tristan l'Hermite (V, m; :
Ha ! le cœur insen-iblc ! Ha ! le cruel qu'il est, Sa cruauté me tue. et sa vertu uie plaît : Il lie me peut «cuilTrir, il me hait, il in'abliorre, Il nie quille, il me luit, et si je l'aime encore.
« La Médée de Corneille disait aussi dans la trag'édie du même nom (ni, m; :
Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté.
Quelle dillércnce entre Roxane et Médée ! Le rôle de Médée est l'essai d'un génie vigoureux et sans art, qui en vain fait déjà quelques efforts contre la barbarie qui enveloppe son siècle; et le rôle de Roxane est le chef-d'œuvre de l'esprit et du goût dans un temps plus heureux; l'une est une statue grossière de l'ancienne Egypte; l'autre est une statue de Phidias. » (Voltaire. Commentaires sur Corneille, éd. Bouchot, XXXV, p. 28-20.) En 1650, dar.s sa Floridon (p. 82), Segrais faisait dire à sa Roxane : a Bajazet... je l'avoue que, voyant tant de sujets de te haïr, je ne sais pourquoi je ne puis m'empècher de l'aimer. » — Voir enfin Bérénice, note du vers liiO. — A propos d.ce vers de Racine et de Mademoiselle Raehel, J. Janin a écrit — {Mademoisrlte Racket et la Tragédie, p. 263). « Elle disait cela à tout briser. » — >I. Alexandre Dumas a placé un mouvement semblable dans sa Princesse Georges (I, vu) ; Cl SÉVERINE. — Je vous pardounc. — Lb prince. — Pourquoi? — Séverine. — Parce que je ne puis échapper à ce que je souH're que par l'héroïsme, parce que je veux vous prouver que je suis au-dessus des autres femmes, parce que je vous aime, c'est bien plus simple. — L» prince. — Vous m'aimez? — Séverine. — Et je ne puis pas vivre sans vous, quoicjiie je fasse. Voilà vingt heures que je me creuse la tète et le cœur pour trouver autre chose, et je ne trouve pas, et puis, je veux que vous soyez tout à fait dans votre tort. Vous comptiez peut-être que j'allais faire de la dignité, avoir de l'orgueil, vous rendre votre liberté, vous abandonner à cette femme; je l'ai cru aussi, je l'ai voulu, je ne peux pas : je vous aime. »
4. Au dernier acte, c'est le Sortez de Roxane qui condamne Bajazet ; ici, c'est en sortant elle-même qu'elle va le condamner. Le poète aurait pu varier un peu plus ses effets. - Néion dira de même au dénouement d'Une fête de Néroti de Soumet et Bclmontet :
Les remords de Néron sont pas-agers, ma mère. Si je sortais... Ile bien! vous iiarez qu'un .'notant,