‹ Théâtre completChapitre 9 sur 592 · Œuvres, 5' série, p · texte numérisé non relu

Œuvres, 5' série, p

Il était curieux de rapprocher ces deux œuvres si différentes de forme et de ton, parce que l'une est le point de départ de l'autre, et la comparaison est instructive. Malgré son style cliàtié et moderne, malgré l'esprit que l'auteur a semé à pleines mains dans les trois actes de ce beau drame, on sent percer la convention à certaines scènes; un œil attentif croit distinguer déjà certaines rides qui s'accentueront sans doute de jour en jour, tandis que la tragédie, après plus de deux siècles, reste toujours jeune et vibrante de passion.

Et cependant, avec le dénouement et les caractères de Bajazet et d'Atalide, ce que l'on a critiqué dans la tragédie de Racine, c'est le style. Le Bolseana prétend que Boiieau en jugeait la versification négligée ; Voltaire, l'auteur de Zulime, y trouvait quelque prosaïsme, et Laharpe et l'abbé d'Olivet ont essayé d'y relever des incorrections. Par malheur, ces incorrections sont presque toujours des tournures elliptiques et vives, familières au langage de la passion, et pour lesquelles le cœur donne raison à Racine contre la grammaire. Le jugement attribué à Boiieau est facile d'ailleurs à expliquer : dans Britannicus, l'action semble parfois oubliée par le poète, qui s'attarde un court instant à peindre l'époque où il a placé son drame, et qui veut racheter par l'éclat du langage la froideur de quelques scènes; dans Bajazet, tout est sacrifié à l'action, et la passion ne laisse pas de place à la rhétorique. Autant était sentencieux le style de Britannicus, autant l'est peu celui de Bajazet. Enfin ce coloris énergique emprunté à Tacite, qui donnait tant de relief à Britannicus, nous ne le retrouvons plus dans Bajazet. Le poète ne connaissait pas les mœurs de l'Orient, comme il était nourri de l'antiquité latine, et, malgré des efforts signalés soigneusement par Laharpe et par Louis Racine i, on ne trouve pas dans Bajazet cette couleur qui relève si merveilleusement Britannicus, Phèdre

1. M. Deltour, dans ses Ennemis de Racine, a rappelé aussi tous les détails (littoresques que Racine a pris le soin de placer dans Bajazet: « Dès la première .-cène, nous sommes instruits de cette politique cruelle des Sultans, qui punit les frères du souverain

De l'Iiunneur dangereux d'être sortis d'un aang Qui les a de (rop prés approcliés de son rang.

Ne connaissons-nous pas aussitôt la loi du sérail qui affranchit les Sultans des lois de l'hymen, et cotte autre, ouliliée par Amurat en faveur de Roxane, qui ne donne à la favorite le titre de Sultane qu'après la naissance d'un fils ? Le souvenir du grand Soliman et de l'artificieuse Roxelane n'est-il pas à propos rappelé dans une scène importante du deuxième acte (act. II, se. i)? Racine a-t-il oublié la position et les dangers des grands visirs, dont il a présenté dans Acomat l'image si énergique et si frappante ? A-t-il oublié ce conseil des Ulémas, (act. I, se. Il), interprètes sacrés de la loi, qu' Acomat a soin de gagner à sa cause, et l'étendard redouté du prophète (act. III, se. ii), qu'on déploie seulement aux jours des grands périls, et la porte sacrée

D'où les nouveaux Sultans font leur première entrée

(act. II, se. m), et ces muets (act. lY, se. v), exécuteurs des vengeances du maître, elle fatal lacet (act. IV, se. v), que Roxane fait préparer pour Bajazet? »

NOTICE SUR BAJAZET. 2t

et Athalie. La faute en est au sujet, non à la négligence du poète. Les tliéâtres étrangers s'emparèrent assez tard de Bajazet '. La Hollande seule fit exception, qui, au xvii' siècle, est à l'affût des productions de notre scène. En 1684, elle avait déjà deux traductions de [iajazet ; elle en aura une autre au xyih» siècle, comme l'Aiiemagne; dans notre siècle, l'Allemagne a publié deux traductions de Bajazet, et il en a paru une à Saint-Pétersbourg; il existe également deux traductions espagnoles, dont une où la pièce est réduite à trois actes; ces deux traductions doivent dater de la fin du siècle dernier.

Paris, novembre 1881.

1. Riccoboni devait en être charmé, car il se montre très sévère pour la tragédie de Racine : « Malgré tout l'art d'un si grand maître, rette pièce me paraît toujours non seulement hors d'état d'être représentée telle qu'elle est sur le théâtre de la Réforme, mais, de plus, je ne crois pas possible de la corriger, quand même je connaîtrais quelqu'un d'assez hardi pour réformer M. Racine. On trouve à chaque instant dans Bajazet les expressions les plus vives et les plus touchantes ; elles font pour ainsi dire l'âme de la pièce, qui par conséquent ne peut jamais faire dans l'âme des spectateurs d'autres impressions que celles de la mollesse et de la corruption ; je ne la crois donc point susceptible de correction, ni digne en aucune manière du théâtre de la Réforme. » {De la Réformation du. Théâtre, p. 260-202.)

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