CLOTILDE, LUCIENNE
Lucienne entre et reste très troublée pr^s de la porte,
LUCIENNE, à voix basse Clotilde!
CLOTILDE, lui ouvrant le$ bras Allons, méchante! Viens m'embrasserl (Lucienne se
précipite dans ses bras,) Mais promets-moi que tu ne le feras plus.
Je te le jure. CXii. oui, ne me regarde pas comme ça. J'ai eu tort, grand tort. Je me suis très mal conduite envers toi. Si tu crois que je ne le sais pasi Ce n*est pas la peine que tes yeux me le disent avec cette insistance; ils ne sont pas généreux. Vois-tu, j'avais si honte que je n'osais pas revenir. J'ai cru que je n'oserais jamais. Et j'ai osé tout de même. J'ai pris mon courage à deux mains... me voici.
CLOTILDE
Tu vois!... Tu n'en es pas morte!
LUCIENNE Comme tu dois être fâchée contre moi!
CLOTILDE
Mais non! Bête! J'étais fâchée tout à l'heure parce que tu n'étais pas là. Mais maintenant! Est-ce qu'on peut t'en vouloir quand tu es là?
LUCIENNE
Comme tu es gentille!
CLOTILDE
Trop, enfant gâtée! Oh! oui, gâtée. Nous sommes tous très coupables. Nous avons pris l'habitude, l'habitude déplorable de n'en faire qu'à ta tête, parce qu'elle est charmante. Je te demande im peu si c'est une excuse. On te passe tout. On ne te tient rigueur <ïe rien. Tu es insupportable, on t'adore; tu vous fais des méchancetés, on en redemande. Tu finiras par être très mal élevée. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour le moment. Tu vas m'expliquer, je pense...
LUCIENNE, Vanèiani
Plus tard. Tu verras, je me justifierai, j*ai de grandes excuses. Dis-toi d'abord que ça n*a pas été de ma faute et dis-toi aussi que j'en ai été très malheureuse. J'ai beaucoup soufFert de ne pas te voir. Mais je ne pouvais pas, vrai, Clotilde, je ne pouvais pas.
CLOTILDE
Tu ne poW9ah pas? Qu'est-ce qui t'en empêchait? Ce n'est pas Jacques. Alors, je ne vois pas, je ne comprends pas. Elxplique-toi.
LUCIENNE
Plus tard... plus tard... je t'en prie... pas aujourd'hui!
CLOTILDE
Bien. Je n'insiste pas. Une question seulement. Depuis mon retour à Paris, tu m'as évitée, n'est-ce pas? Non, ne détourne pas la tête, ne m'échappe pas. Je ne veux savoir que cela. Tu m'as évitée?
LUCIENNE, très pâle
Oui.
CLOTILDE
Toi, que j'ai presque élevée, que j'aime comme ma fille I Toi, ma petite Lucienne, enfin!
LUCIENNE Oui, ta Lucienne!
CLOTILDE Mais pourquoi?
LUCIENNE
Je ne peux pas te le dire.
CLOTILDE
C*est bien. Reste silencieuse; défends ton secret; emprisonne-le en toi; croise tes deux mains sur ton cœur comme un grillage de prison. Ce n*est plus ma Lucienne, ce n'est plus mon amie que j*ai devant moi, c'est la statue de notre amitié! Tiens! j'aurais préféré ne plus jamais te revoir.
LUCIENNE, dans un grand élan
Ah! Clotilde, tais-toi! ne dis pas de pareilles choses I Tu ne les penses pas! Tu ne peux pas les penser! Et même si tu les penses, je te supplie de ne pas les dire; Elles font trop de mal à entendre. Je ne peux pas, je te jure, je ne peux pas.
Elle remonte très agitée*
CLOTILDE
Voyons, Lucienne, calme-toi, reprends-toi. {Lui saisie sont les mains.) Qu'as-tu?
LUCIENNE, se dominant
Rien, rien! je suis ridiculement nerveuse; ça va passer; c'est passé!
CLOTILDE
Non, il y a autre chose.
LUCIENNE
Je te jure...
CLOTILDE
Soit! {Un long silence,) Tu vois, c'est fini. Noui n'avons plus rien à nous dire.
Tu crois?
CLOTILDE Moi, du moins, je n*ai plus rien à U dire.
LUCIENNE timide Pourtant, depuis que nous ne nous sommes vues, il s*est passé des choses, des choses dont nous n'avons jamaii parlé ensemble.
CLOTILDE
Pour ce qu'elles importent!
LUCIENNE
J'ai apprîsi par exemple, que tu avais une nouvelle amie.
CLOTILDE C'est vrai.
LUCIENNE
Tu as beaucoup d'affection pour elle?
CLOTILDE
Oui, beaucoup.
LUCIENNE
Autant que pour moi?
Tu es folle! Je ne l'ai pas élevée, elle! elle n'a pas été ma petite fille, mon enfant.
LUCIENNE, avec une indifférence jouée
Jolie?
CLOTILDE Non. Etrange.
LUCIENNE
Un grand charme, sans doute? Et du talent... Je suis vraiment une bien pauvre petite auprès d'elle.
CLOTILDE Maîs^ non... Tu eê Lucienne.
LUCIENNE, sourdement Ah! Je ne l'aîme pas!
CLOTILDE Sans la connaître?
LUCIENNE J*ai peur de la connaître.
CLOTILDE
•••^•■•«ff •■•••«•••■•••••■•••••■•<
Tu es ridicule. Tiens! si le hasard voys avait ri^pprochées, je suis sûre que vous seriez amies.
Je ne crois pa$«
CLOTILDE
Enfin n'aie pas de rancune contre elle. Je lui dois d'avoir pu supporter sap> trop de colère l'abandon inexplicable où tu m'fts laissée. Tu vois, je l'atteuds, elle, aujourd'hui, çouune hier. Tandis que toi, je ne t'attendais plus. {Lucienne h^i^se la tête,) D'ailleurs, je nç t'attends plus. Tu ne m'as pas ramené la Lucienne d'autrefois. {Lucienne pleure silencieusement,) Si tu avais encore confiance en moi, tu parlerais, tu serais courageuse. Tu me dirais enfin ce quQ tu te blesses le cœur à me cacher! Si tu ne peux pas, crois-moi, il vaut mieux que tu t'en ailles avec ton secret.
LUCIENNE
Alors, c'est fini?
CLOTILDE
Ce Ti'i$t: pas d€ ma faule. Ce n'est pas moi qui Tai voulu.
Lucienne a baissé sa voilette et tout doucement est remontée vers la perte,
LUCIENNE
Adieu donc !
CLOTILDE Adieu!
Clotilde na pas bougé. Un long silence entre les deux
amies,
LUCIENNE, revenant avec violence
Non! ce n*est pas possible I Je ne peux pas. CXii, tu as raison, je n*ai pas le droit de te cacher plus longtemps ce qui se passe dans ma vie, ce qui la bouleverse. Je sais comment tu m'aimes. Je ne dois pas avoir honte d'avoir honte devant toi. Ecoute, c'est contre mon gré, contre ma volonté que j'ai dû cesser de te voir. J'y ai été contrainte.
CLOTILDE, tes surprise
Contrainte! Par qui? Quelqu'un d'autre que ton mari a donc, maintenant, le pouvoir de te contraindre? {Signe d* assentiment de Lucienne qui baisse la tête.) Ah! ma pauvre chérie! Je comprends tout et je te plains.
LUCIENNE, émue Tu comprends?
CLOTILDE
Oui.
LUCIENNE
Alors, ma Clotilde, écoute-moi avant de me juger et ensuite, juge-moi doucement. Je ne m'appartiens plus.
e'tst vrail Mais ce n'est pas que j« me sois donnée. Nob. On m'a prise, Ohl pas de force. La violence m'aurait sans doute sauvée, mais peu à peu, lentement, patiemment, par une assiduité et un enveloppement de chaque jour. J*ai fini par être touchée de voir souffrir un être, qui me plaisait aussi, et je n*ai pas eu la force de lui résister plus longtemps.
CLOTILDE
J'avais bien deviné et j'avais raison de te plaindre; car. si je ne me suis pas trompée, tu as été la victime d'un homme que je n'estime guère et que je redoute.
LUCIENNE, vivement
Ne dis pas cela! G>mme tu regretterais tes paroles, si tu le connaissais, si tu savais de qui tu parles!
CLOTILDE Je le sais.
LUCIENNE C'ast impossible. Personne...
CLOTILDE
Personne ne vous a dénoncés, mais tout le désigne. {Bûà.) C'est Landelle, n'est-ce pas?
LUCIENNE
Tais-toi! oui, c'est lui... mais comment?
CLOTILDE
Qu'importe! Et tu l'aimes, maintenant?
LUCIENNE
Ahl passionnément. J'ai été fière d'abord d'avoir inspiré tm tel amour. Jamais je n'avais été aimée de la sorte. J'ai senti que jamais je ne le serais plus ainsi;
alors, j'aî perdu la tête. J'ai été l&che, je n'ai pas eu le courage de passer à CQté de ce bonheur-là que je n'avais jamais connu. Et je me suis donnée. Mon excuse et mon orgueil, c'est que je me suis donnée tout entière, sans réserve et pour la vie. Et, aujourd'hui, j'en suis récompensée, car je l'aime autant qu'il m'aime, sinon plus...
plus, sûrement.
LUCIENNE
NonI Mais ty ne peux pas savoir. Il ne s'agit pas là» ma chérie, d'une de ces liaisons honteuses et louches comme il y en a tant autour de nous. NonI nous nous sommes pour U vie engagés l'un à l'autre, si étroitement, si profondémiçnt que je ne me reconnais plus désormais le droit de garder le nom que je porte. Je vais prier Jacques de me rendre ma liberté. Il m'aime assez pour y consentir. Nous divorcerons. Mais tu comprends, avant de faire une démarche aussi grave, je voulais te voir, te parler, te mettre au courant, et puis, brusquement, quand il a fallu tout avouer... je n'ai plus osé, voilà. Maintenant, tu sais tout.