DO^É
Ah! Et que s'est-il donc passé de si grave cette nuit? Vous hésitez à me répondre?
HELLOUIN
Non, docteur. Vous avez droit à toute la vérité. La voici. Hier, ma fenrnie a passé presque toute la journée chez cette M"* Morain dont je vom parlais tout à l'heure. Il faut vous dire que, pour des raisons qui m'échappent, elle avait à peu près cessé de la voir ces temps derniers.
DORÉ
Tiens, tiens! Et cela précisément au retour de cette villégiature des... des Chablettes, je crois, où M** Hellouin avait paru tant se plaire?
HELLOUIN Précisément, docteur. Est-ce que vous voyez là?...
Rien, rien encore. Continuez, je vous prie.
HELLOUIN Hier dune, c«« dames étaient lestéos ensemble tout
M4 CâEUR A éCËUtt
l'après-midi. A cinq heures, je vais chercher ma femme chez M™' Morain. A peine montée en voiture, elle se détourne de moi et colle ses yeux à la vitre, obstinément. Or, il faisait presque nuit. Je m'étonne. Elle répond par des mots brefs, lointains, où je sens le râle d'une émotion que l'on étrangle. Je lui demamde ce qu'elle a. Je m'inquiète. Elle se tait. Nous roulons ainsi côte à côte, dans la nuit que notre silence faisait plus noire. Alors, tout doucement, je lui prends la main. Elle me l'abandonne, et au lieu d'essayer de la reprendre conmie il lui arrive trop souvent, elle la laisse inerte et morte entre les miennes. Ahl docteur, si vous saviez ce qu'un homme peut soufirir à retrouver ainsi, comme une épave anonyme, ce qui a été le trésor vivant de son coeur.
Il est très ému,
DORE, gravement Je le «aïs, (// lui serre la main.) Après?
HELLOUIN
J'étais très angoissé. J'attendais les lumières. On sert. Elle s'assied à table, en face de moi. Enfin, je peux la voir. Je vais droit à ses yeux. A ma grande stupeur, ils sont calmes et très simples. Oui, mais ce calme et cette simplicité mêmes ont quelque chose d'effrayant. Lucienne est une faible, une sensitive. La moindre émotion la fait frissonner conune une feuille. Que signifiait cet éclat volontaire, ce courage inaccoutumé? Qu'avaitelle à faire de tant d'énergie?
// paraît bouleversé.
Allons, du calme I Vous avez vous-même les nerfs très attemU, cher monsieur Hellouin. Dominez-voui, que diable!
CCËUR A CCÈUR 22$
HELU>UIN
Elxcusez-moi. C'est, de la fatigue, docteur. Voici vingt heures que je m'épuise à me dominer.
DORÉ, regardant sa montre Continuez, je vous prie.
HELLOUIN
Voua êtes pressé?
DORÉ
Je n*ai plus beaucoup de temps à vous consacrer.
HELLOUIN
J'achève. Aussitôt le dîner fini, elle se lève comme une automate, me dit un bonsoir machinal et se couche. Je m'installe dans sa chambre sur une chaise longue et je fais semblant de lire. Une heure passe... tout de même! Sa respiration régulière semble indiquer qu'elle s'est endormie. Je m'approche et longuement, je la regarde; je vous fais grâce de ce qui s'est passé dans cette pauvre tête; j'étais heureux au moins de sentir apaisée pour quelques heures sa petite âme tourmentée. J'éteins, je vais me retirer sur la pointe des pieds, quand tout à coup, dans up silence plus profond, je l'entends; je l'entends qui pleurait dans son oreiller, mais doucement, lointaincment, avec d'infinies précautions, que je devinais, pour ne pas attirer mon attention. Elle pleurait, je l'entendais aussi, des pleurs qui m'étaient étrangers. Et cela, monsieur, était si douloureux, si poignant, cette confrontation muette de nos deux solitudes, ce duel de silences qui s'observaient et se défiaient l'un de l'autre, que je n'ai pas osé m'approcher davantage, la prendre dans mes bras, la confesser, la consoler. Elle voulait garder sa souffrance pour elle toute seule et $b fermait tout entière sur son secret. Soit! Je suis resté là toute la nuit, près
d'elle, à' son insu, à entendre tomber en moi toutes ces larmes qu'elle ne versait pas sur moi. (// est très ému.)
DORÉ, gravement
Allez! Je sais que les souffrances physiques ne sont rien auprès de pareilles agonies morales. Je vous plains de tout mon cœur, monsieur. Le geste de refus d'une petite main qui écarte un cœur d'homme, gonflé de dévouement inutile, peut faire des blessures plus aiguës que nos instruments. Mais, voyez-vous, il faut pardonner aux femmes; elles seraient lourdement coupables si elles savaient comment nous pouvons souffrir. Elles l'ignorent, je vous le jure; je les connais trop pour ne pas supplier qu'on les absolve. Pas une d'elles ne s'est jamais doutée du mal qu'elle pouvait faire, parce que, voyez-vous, elles souffrent autrement que nous.
HELLOUIN, très doucement
Vous la défendez, docteur. Mais... je ne lui en voulais pas. Tout de même, vous venez de me parler d'une façon que je n'oublierai pas et je vous en remercie. Vous savez tout maintenant... tout ce que je sais.
Il s*assied^ épuisé. Le docteur se promène de long en large, les mains derrière le dos, réfléchissant
DORÉ
Je crains bien, malheureusement, cher monsieur Hellouin, de ne pouvoir pas vous être cette fois d'un secours très efficace. Trop de choses m'échappent. Cependant je ne voudrais pas vous quitter sans vous avoir donné au moins un conseil utile; mais conunent atteindre le secret du chagrin qui tourmente M'"* Hellouin? car tout est là, puisque vous-même... Enfin, procédons par ordre.
Jl a\>ance un pouf et s assied familièrement en face d'Hellouin.
HELlouin, lui désignant un fauteuil
Docteur !
DORÉ
Non, merci. Je suis très bien ainsi. Voyons... Laissons de côté le passé, tout ce qui a précédé votre séjour aux Chablettes. Le drame actuel, j'en ai la conviction, est né là. Votre femme, me dites-vous, était partie de Paris mal disposée, mélancolique, taciturne; elle y revient en octobre gaie, sociable, de bonne humeur; c'est cela», n'est-ce pas?
HELLOUIN
C'est cela même.
DORE
Chose curieuse, ce changement physique et moral coïncide avec un changement brusque dans ses relations avec M"* Morain, sa plus ancienne, sa meilleure amie, me dites-vous.
En effet.
DORÉ
Voilà une première série de faits. La seconde commence hier. Elle revoit longuement, et pour la première fois, depuis des semaines, cette même M"' Morain, et, à la suite de cette entrevue, elle a, la nuit dernière, une véritable crise de désespoir.
HELLOUIN C'est exact.
DORÉ
De cette double série de faits, je suis amené à conclure d'abord que le secret de votre fenune est connu de M"" Morain. Je serais même tenté d'aller plus loin, et de penser que ce secret les concerne l'une et l'autre et
•#•<••«• ••••**«ii»«
qu'elles jouent, toutes les deux, un rôle actif et probablement antagoniste dans une aventure que nous ignorons.
HELLOUIN, fronçani ïea sourcils Une aventure?
Je ne fais que des suppositions, remarquez-le bien. Le rôle d'une hjrpothèse est de coordonner provisoirement une ou plusieurs séries de faijts sans rapports immédiatement évidents. Or, tous ceux que vous me soumettez s'expliquent de la façon la plus naturelle si, par exemple, un dissentiment grave s'était élevé entre les deux amies à l'occasion d'une troisième personne avec qui votre femme se serait rencontrée aux Chableltes.
HELLOUIN, très pâle
Une troisième personne... mais songez donc à ce que vous dites, docteur; c'est... c'est impossible.
DORÉ
Ahl cher monsieur, si la vérité vous fait peur... je
m'arrête.
HELLOUIN
Nullement, docteur; je ne la crains pas, je n'ai rien à en craindre. Nous sommes ici pour la chercher ensemble et, si possible, pour la trouver, quelle qu'elle soit!
DORÉ
Voyons. Est-ce qu'il y avait beaucoup de monde, l'été dernier, chez vos amis Morain pendant que vous y séjourniez?
HELLOUIN
Oui, docteur. Nous étions une quinzaine d'invités environ.
«•«•«■«• ••*• • a^a* ««••■ •• ««A*** •• ««• — %— •#<%>>•— ♦»•>—■»»■ ■•■•»•««•«*•••« •• • « • ••«•••• «ipvftAaA^ • •««
DORÉ
En réfléchissant bien, vous ne yayét... personne à qui votre femme ou M"* Morain aient paru porter un inté* rêt particulier?
HELLOUIN
Non, docteur. Personne.
DORÉ
Vous comprenez. n*e8t-ce pas? La rencontre — supposée — de votre femme et de cet inconnu, aux Chablettt»! aurait provoqué chez elle cette résurrection physique et morale qui vous a tant surpris et réjoui. Mais voici qti*à Toccasion de cet inconnu, une rivalité naît entre les deux amies. Elles se quitttent fâchées et cessent de se voir. La nécessité d'une explication, j'imagine, les force à se rapprocher hier; scène violente, d*ou votre femme sort vaincue et désespérée. Tous les faits ainsi envisagés s'eâchalnent et s'expliquent.
HELLOUIN Oui, oui, évidemment, mais l'inconnu, cet inconnu...
DORÉ
Comment voulez-vous que je vous le désigne? D'ailleurs, cette enquête n'est plus de mon domaine. Je vous ai promis un conseil. Voici le seul que je puisse, pour le moment, vous donner. Puisque le séjour des Chablettes avait heureusement influé sur la santé et le caractère de M"' Hellouin, n'hésitez pas. Emmenez-la le plus tôt possible dans un endroit analogue, sain, aéré, pittoresque et entourez-la d'amis susceptibles de la dis- (fàifè de ses ennuis ou de son ennui. Voilà.
HELLOUIN
Merci, docteur. Parbleu! Je sentais bien qu'un
voyage, en ce moment, serait une diversion excellente; mais je n'aurais jamais osé l'imposer à ma femme de ma propre initiative... Tandis que maintenant...
DORÉ Ne la brusquez pas, surtout.
HELLOUIN Soyez tranquille. Vous partez?^
DORÉ
Il le faut. Je suis en retard. Ah! un dernier mot. A l'occasion, priez donc M"*** Morain de vous expliquer pourquoi ses relations avec votre femme ont pris tout à coup ce caractère troublé. Croyez-vous qu'elle y consentira?
HELLOUIN
J'espère. Elle a une grande amitié pour Lucienne et pour moi et si j'insistais...
DORÉ Insistez. Elle seule sait la vérité.
HELLOUIN
Alors, elle me la dira.
Ce n'est pas sûr. Chut! j'entends...
HELLOUIN, regardant vers la baie
C'est elle. Docteur, il va falloir que vous redeveniez pour quelques instants mon vieux Doré! Ne m'en veuillez pas.
DORÉ Vous plaisantez!