SCENE VI LUCIENNE, CLOTILDE
CLOTILDE Eh bien?
LUCIENNE, avec énergie Je ratten<]«.
240 CCÈVR A CŒUR
CLOTILDE Ah! Et quW-ce que tu 'vas fair«>
LUCIENNE, avec énergie
Je ne sais pas encore. Je sais seulement qu*il est à moi, que je l'aime, et que je le garderai à n'importe quel prix!
CLOTILDE
As-tu un peu dormi?
LUCIENNE, haussant les épaules
J*ai passé toute la nuit à pleurer en retenant mes larmes. Ah! quel supplice! ne pouvoir même pas pleurer librement! Jacques était là tout près, gentiment, tyranniqucmcnt. Le pauvre garçon! Je suis si méchante avec lui ! Si tu l'avais entendu tout à l'heure quand il m'a dit que je lui faisais beaucoup de peine...
Je croit Tentendre.
LUCIENNE
Non! ça ne s'imagine pas; mais que veux-tu? U voulait rester ici toute la journée et me tenir compagnie... aujourd'hui I
CLOTILDE
Oui! oui!
LUCIENNE
Je ne tenais pas en place. J'avais un besoin fou d'être seule pour pouvoir penser sans être interrompue, penser à lui, penser à moi, pleurer tout mon saoul, revivre le passé I Quand tu as sonné, je relisais see lettrtt.
CLOTtLDE
Quelle folie!
CŒUR A CCËUR M
LUCIENNE
Non! Je voulais être sûre au moins qu'il m'avait aîmée. S'il m'a aimée, Clotilde! Comment ne l'aurais-je pas cru? Comment ne le croirais- je pas encore? Ahl le méchant! C'est sa vie, sa vie entière, tu entends, qu'il me promettait à chaque ligne, dans toutes ses lettres, tu comprends,* sa viel
CLOTILDE Si je comprends!
LUCIENNE
Il me la doit. Je l'aurai. D'ailleurs, il ne peut pas m' avoir menti depuis la première heure! Non! Ce n'est pas possible! Ce serait abominable! S'il avait fait cela, il serait... ce qu'il n'est pas, ce qu'il ne peut pas être. Je l'aime tant, vois-tu! Aussi maintenant, j'ai repris confiance. Il va venir. Il m'expliquera. J'en suis sûre... Tout cela n'est qu'un jeu obscur, dont ce n'est peutêtre pas moi qui dois être la victime, mais l'autre... C'est cela!... C'est cela!
CLOTILDE
Hier, tu désespérais trop vite; aujourd'hui, tu espères imprudemment. Pourquoi te mens-tu à toi-même?... Tu sais bien...
LUCIENNE, brusque
Je ne sais rien. J'attends.
CLOTILDE Tu devrais déjà t' apprendre à te passer de lui,
LUCIENNE, brmque Inutile. Je ne pourrai jamais.
CLOTILDE
Penser à lui avec mépris...
LUCIENNE
^aîs cest toujours penser à lui!
CLOTILDE
Tâcher de guérir.
LUCIENNE, avec une violence sèche
Je ne veux pas guérir. Je veux le garder, quand même il ne m'aimerait plus, quand même je ne Taimerais plus. II est à moi comme je suis à lui.
CLOTILDE
Et s'il refuse de se laisser attendrir, s'il ne t'aime plus?
LUCIENNE Que dis-tu?
CLOTILDE
S'il ne t'aime plus assez pour renoncer à l'autre et se conduire proprement avec toi, que feras-tu?
LUCIENNE N'importe quoi.
CLOTILDE G>mment te défendras-tu?
LUCIENNE N'importe comment.
CLOTILDE
Qu» v«uxrtu dire?
LUCIENNE
Une femme qui aime comme j*aimie est capable de tout.
CLOTILDE
Lucienne, pense que tu n'es pas seule dans la vie; il y a Jacques qui ne se doute de rien. Ecoute. Prometsmoi si tes larmes, tes prières, tes menaces mêmes échouent, promets-moi de ne rien faire avant de m*avoir laissée tenter de te sauver autrement
LUCIENNE Et comment cela?
CLOTILDE
En avouant toute la vérité à Anna Holska, qui est une nature violente, mais droite et qui rompra sans doute avec Landelle, dès qu'elle saura quel homme est son fiancé, comment il s*est conduit avec toi. J*ai ta promesse?
LUCIENNF.
Oui... Quelle heure cst-il?
CLOTILDE Trois heures et demie.
LUCIENNE, s exaltant
Seulement!... Ah! si tu pouvais savoir combien je suis impatiente de le voir, même si c'est vrai. J'ai soif de l'entendre, d'apprendre mon malheur de sa bouche. J*ai besoin de ses mensonges, de sa honte, de son humiliation et' encore de ses mensonges. Comme tu me regardes! Je te parais monstrueuse ou folle. Mais, Clotilde, tu ne sais donc pas ce que c'est que d'aimer? Tu n'as donc jamais aimé? On ne t'a donc jamais trahie?
Elle penche la tête sur Vépaule de Clotilde et sanglote.
244 CŒUR A CCÉUR
CLOTILDE
Pleure» ma pauvre chérie» ça te soulagera peut-être I
LUCIENNE
Non. La souffrance me rend mauvaise. Je serais si bonne si j'étais heureuse. Aussi, vois-tu, c'est trop injuste. Je ne méritais pas de souffrir ainsi!
CtOTILDE Mais est-ce que personne mérite de souffrir)
LUCIENNE, presque avec haine Ohl sil Luil
CLOTILDE. grcn^èment Paâ tnêmie lui.
LUCIENNE
Je sais. Tu vaux mieux que moi. {On sonne. Les deux amies se regardent.) Déjàl Je ne veux pas qu'il me trouve en larmes. Je ne veux pas qu'il voie que j'ai pleuré. Et puis, je dois être laide I
CLOTILDE
Non! Mais il est préférable, en effet, que tu ne lui parles pas tout de suite. Tu es trop émue. Je vais le recevoir en attendant. Va vite!
LUCIENNE
Surtout ne le laisse partir sous aucun prétexte. Il faut qu*il s'explique.
CLOTILDE Sois tranquille.
LOUIS, annonçant Monsieur Landelle.
LUCIENNE Faites entrer.
Elle se sauve. Un moment après^ Landelle entre,,