‹ theatre complet les amants de sazyChapitre 60 sur 64 · SCENE II HELLOUIN, CLOTILDE · texte numérisé non relu

SCENE II HELLOUIN, CLOTILDE

CLOTILDE Bonjour, Jacques. D'zjbord, comment va Lucienne?

HEU-OUIN Ella repose.

CLOTILDE La n^if ?

HELLOUIN

N*a pa» été trop mauvaise. Après sa crise cThîer, je craignais... Heureusement, ainsi que nous l'avait fait espérer le docteur, aussitôt après la piqûre, elle s'est assoupie.

// se promène^

CLOTILDE

Ah! Tant mieux! Et vous, comment êtes- vous? Vous paraissez bien agité.

HELLOUm

Ohl nonl Je suis calme, très calme et je n'aî plus de raison d'être inqtiiet.

CLOTILDE

Le docteur vous a complètement rassuré sur la tante de Lucienne?

HELLOUIN

Sur sa santé, oui.

CLOTILDE

Alors, pourquoi avez-vous cette allure étrange» ce ton saccadé et surtout ces traits creusés?

HELLOUIN

Peuh! sans doute parce que je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit... J'ai besoin de beaucoup de sommeil. Je suis une nature lourde. J'ai passé la nuit dans ce salon, à roder, à ruminer, à me faire souffrir sans pouvoir détacher mes doigts ni mes yeux de cet album que j'ai bien feuilleté plus de cent fois. {FeuilleianL) Tenez! La voici en communiante ; est-elle assez ingénue et neuve ! La voici à quinze ans : est-elle charmante avec sa robe de pensionnaire et ses cheveux dénoués! La voici à dix-huit ans, en amazone : est-elle assez crâne et hardie, et quel beau

regard qui défie le danger! Et puis !a voici mienne,' gaie, heureuse, le visage ouvert, le cœur confiant; c'est la première année de notre mariage. Et puis, la voici l'année d'après, puis l'autre, puis l'autre; et remarquez comme progressivement l'œil s'éteint, le visage se ferme, le cœur se contracte... C'est que le bonheur s'en va. J'ai vécu cette nuit toute l'histoire de notre union, toute l'histoire extérieure, tout ce que j'en sais par elle et par ces images qui m'en ont dit plus qu'elle, {Fermant le livre avec violence et donnant un grand coup de poing dessus.) toute l'histoire de notre vie.

CLOTILDE

Mon pauvre Jacques, qu'est-ce que vous avez? Je ne vous ai jamais vu ainsi.

HELLOUIN

C'est peut-être que je n'ai jamais été ainsi... Clotilde. vous avez devant vous im homme qui vient de beaucoup souffrir.

CLOTILDE

Je le voi^ bien. Mais pourquoi?

HELLOUIN

Parce que je sais maintenant que je ne peux plus rien pour son bonheur. Et comme son bonheur était le seul but de ma vie, ma vie n'a plus de raison d'être. Vous comprenez?

CLOT!lX>E

Non.

HELLOUIN

C'est simple cependant. Je ne peux plus la rendre ni heureuse, ni malheureuse; je ne compte plus pour elle; j'en suis sûr, je vous dis; épargnez-moi même un geste qui voudrait être rassurant; je suis courageux.

266 CŒUA A CŒUR

CLOTILDE

Mais ce n^est pas vrai... vous savez bien.

HELLOUIN. Varrclani

Laissez. Elle souffre d'un mal mystérieux qu'elle ne m'a pas confié et qu'elle ne me confiera pas, parce qu'elle n'a pas encore compris l'homme que je suis. Elle ne vqit en moi que l'amant violent et emporté ; elle n'a pas soupçonné l'ami, l'ami unique, l'homme qui aime autrement et mieux que par les sens, l'homme qui aime enfin... Je vous dis : c'est la faillite de notre vie commune... Quand je ferme cet album, j'ai l'impression de mettre des scellés.

Il s'assied,' accablé.

CLOTILDE, lui posant la main sur Vépaule

Comme vous êtes injuste pour un pauvre petit être soufrant !

HELLOUIN, sourdement Par sa faute !

CLOTILDE, nettement

Croyez-vous ? . . . Allez, mon cher Jacques, vous vous croyez meilleur que vous n'êtes. Si l'amant était moins vîvace en vous, vous n'accuseriez pas Lucienne de ne pas vous avoir compris, mais vous, de ne pas vous être fait comprendre. Seulement, vous êtes jaloux; vous souffrez; vous êtes un homme comme les autres... et je ne vous en veux pas, d'ailleurs, c'est si naturel.

HELLOUIN, sourdement Vous ne savez pas comme je l'ai aimée.

CLOTILDE Mal, mon pauvtre ami. Car ce coup de poing que tout

CŒUR A CŒUR ÎW

à rheure vou5 avez asséné sur ce malheureux album» c*est sur sa nuque ou sur sei épaules qu'il aurait voulu tomber*

HELLQUIN

aotildel

CLOTïLDE

Vous vous en êtes débarrassé par précaution, pour colui'iàt au moins» n'avoir plus à le donner.

HELLOUIN

Vous avez peut-être raison, mais si vous avez raison, quelle misère de nous I (// s écarte. Clotilda remonte,) Où allez-vous?

CLOTïLDE

Chez elle.

HELLOUIN

Pas encore. C'est trop tôt. Et puis, j'ai à vous parler.

CLOTïLDE

Eh bien, dites.

HELLOUIN

J'ai... à vous interroger. {Ceste rétraciîle de Clotilde,) Oh! rassurez-vous. Je ne suis pas un juge d'instruction; je ne chercherai pas à savoir ce que je ne dois pas savoir. Je ne forcerai pas vos secrets.

Mais...

HELLOUIN, violent, mais se retenant

Taisez-vous I Je vous en prie, pas de mensonges charitables. Ce que je désire savoir, vous ne me le direz que si vous pouvez me le dire. C'est sur le conseil ou plutôt sur le désir du docteur que je vais vous poser deux ou trois questions. Encore une fois, les réponses vous en

270 CCEUR A CŒUR

appartiennent et je ne m'offenserai pas d'un silence que vous avez toujours le droit de m' opposer.

CLOTILDE

Eh bien ! Je vous écoute.

HELLOUIN

Pouvez-vous me dire quand a commencé la froideur de vos relations avec Lucienne? N'est-ce pas très exactement à la suite de notre séjour, l'été dernier, aux Chablettes?

CLOTILDE

En effet, je crois.

HELLOUIN

Pouvez-vous me faire connaître la raison, j'entends, la raison vraie de ce changement?

Non.

HELLOUIN

Vous l'ignorez?

CLOTILDE Je l'ignorais, il y a trois jours encore-

HELLOUIN .

Vous l'avez apprise avant-hier, le jour où Lucienne vous a consacré tout son après-midi et m'est revenue si bouleversée?

CLOTILDE

Bouleversée? Elle était très calme, au contraire, en me quittant

HELLOUIN Trop. J'ai vu ensuite des chosee que je suis seul à

CŒUR A CiEUR 271

savoir et quî m'ont édifié. Alors, c'est ce jourJà que vous avez été fixée?

Oui.

HELLOUIN Par elle?

CLOTILDE

Oui.

HELLOUIN

Et ce qu'elle vous a dit, il vous est impossible de me le répéter?

CLOTILDE

Cela ne regarde que nous.

HELLOUIN Même si je vous en priais?

CLOTILDE

Oui, ce serait inutilement.

HELLOUIN

Bien. Il s'est donc passé, l'été dernier, aux Chablettes, entre Lucienne et vous, quelque chose de grave qui a été de nature à modifier, que dis-je, à altérer une inti' mité très ancienne. Cela est acquis. {Silence de Clotilde.) Or, il ne faut pas être grand sorcier pour deviner qu'une mésintelligence pareille n'a pu naître, entre deux amies comme vous, qu'à l'occasion d'un homme.

CLOTILDE, vivement Que dites-'Vous?

HELLOUIN

Ce qui est C'est donc cet honmie qu'il faut découvrir. Ce ne peut pas être très difficile.

*■*••■*—■<•■■»■»■ •■^^•■^■■■irB^i dl I m*»'^^**»

CLOTILDE

Vous êtes fou, Jacques! Je vous laisse divaguer, mais toutes ces recherches sont absurdes et ne peuvent aboutir à rien, croyez-moi.

KELLOUIN, durement

Vous savez bien que je ne peux plus vous croire. Vous êtes contre moi.

CLOTILDE

Oh! non!

Alors, aidez-moi.

A quoi?

A savoir.

HELLOUIN

CLOTILDE

HELLOUIN

Ne vous cassez donc pas la tête à échafauder un roman ridicule. Lucienne m'a mal jugée dans une circonstance de ma vie intime et m'a battu froid quelque temps. L'autre jour, elle a reconnu son erreur et m'en a demandé pardon. Voilà tout.

HELLOUIN

Voilà tout! C'est pour cela, sans doute, que son esprit est comme égaré depuis deux jours, qu'elle passe ses nuit* à sangloter dans son oreiller et qu'elle est tombée, hier, évanouie- C'est pour cela, dites, osez-le. •

CLOTILDE

Vous oubliez qu'elle est, en ce moment, cxtraordinairement nerveuse.

HELLOUIN

Extraordinairement* en efî«t.

Un stlehce.

c<Etm A cmm m

CLOTILDÊ, remontant

Allons, du courage, Jacques, et ne vous tourmentez plus ainsi... A tout à l'heure.

HELLOUIN, sèchement Restez, je vous en prie.

CLOTILDE Mais...

KELLOUIK

Non... Vous ne verrez pas Lucienne, aujourd'hui.

Qu*est-<e que vous dites)

HELLOUIN

Vous m'avez très bien compris. Vous ne verrez pas Lucienne, aujourd'hui.

CLOTILDE

Cependant, tout à l'heure, vous me disiez...

HELLOUIN J'ai changé d'avis. /

CLOTILDE

Ah! ce û'esl pas k médecin, c'est tousî...

HELLOUIN

Oui, c'est moi qui ne veux pas.

CLOTILDE Vous vous opposez à ce que je parle à votre femme)

HELLOUIN

De Ift fêçoxk U plu» formoUd.

274 CŒiJR A CŒUR

CLOTILDE

Sans raison ?>

HELLOUIN

Mettons sans raison.

CLOTILDE

Prenez garde, mon pauvre ami» ce que vous faites, en ce moment, est très mal et ce n'est pas cette exigence imprévue et injurieuse pour toutes deux qui vous ramènera le cœur de Lucienne.

HELLOUIN Ça m'est égal, je le sais perdu.

CLOTILDE Réfléchissez encore. Lucienne m'attend»

HELLOUIN

Justement

CLOTILDE, avec colère Que croyez-vous donc?

HELLOUIN

Je crois... non, je suis sûr qu'il y a entre vous des choses qui me concernent et que j* ignore, que je dois ignorer... Je suis sûr que vos secrets sont de nature à m'outrager; en tout cas, ils m'o£Fensent. Quoi qu'il y ait, vous êtes sa complice,

CLOTILDE

Jacques I Vous devenez fou! vous m'insultez, maintenant.

HELLOUIN

Je n'en ai pas l'intention, Clotilde. Je ne suis pas en colère. Seulement, je réfléchis. Je raisonne et, peu à peu.

CXEUR A CŒUR 275

je devîens clairvoyant. J'exprime ma conviction avec netteté* voilà tout.

CLOTILDE

Alors, vous m'interdisez de voir Lucienne, aujourd'hui?

HELLOUIN

Aujourd'hui et demain.

CLOTILDE

C'est bien. Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera.

HELLOUIN

J'ignore ce qui peut nous menacer; dites-le moi; ma résolution changera peut-être.

CLOTILDE

Je vous conseille très affectueusement de la modifier tout de suite et sans attendre de savoir.

HELLOUIN

Non,

CLOTILDE

Comme vous voudrez. Adieu. {Elle se dirige vers la porte.) Ecoutez, Jacques, une trop lonjçue amiHé nous lie pour que je m'éloigne sans avoir fait l'impossible pour fléchir un entêtement néfaste. Je vous supplie une dernière fois de me laisser approcher Lucienne, aujourd'hui, ne fût-ce que quelques minutes ; sa vie dépend^peut-être de cette entrevue. Après, ce sera fini, si vous l'exigez; nous cesserons de nous voir; quelques minutes seulement!

HELLOUIN, buté Non.

CLOTILDE

Je vou» ai dit que sa vie. . .

m C<EUR A CŒUR

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HELLOUIN

J'avais bien entendu.

Silence,

CLOTILDE

C'est abominable I Je ne vous savais pas capable de cruauté.

HELLOUiN, durçmmt

On le devient

CLOTILDE

Vous, Jacques!

HELLOUIN

J'aî trop souffert I Tenez, j'accepte que vous voyiez Lucienne, pourvu que ce soit en ma présence. Vous lui direz ce que vous avez à lui dirç devant moi.

Jamais.

Alors, c'est vous qui ne voulez plus que cette entrevue nécessaire ait lieu?

CLOTILDE Pas dans ces conditions.

HELLOUIN

fl

Même si elle y consent... même si elle vous en prie?

CLOTILDE Ce serait autre chose... mais je doute.

HELLOUIN

Nous verrons bien. (// sonne. Entre Louis,) Allez Avertir madame que M*"* Morain f sk evec moi. Deman-

dez-lui 81 elle désire nous rejoindre ici ou si elle préfèr« que nous allions dans sa chambre.

Louia sort. Un silence, Louià rentre.

LOUIS

Madame fait prier M"' Morain de venir auprès dVle.

// sort

HELLOUIN

C'était à prévoir. Attendez-moî un moment.

. // sort.

Dès que Cloiilde est seule, elle cherche vivement un crayon quelle trouve sur la table et griffonne quelques mois sur une feuille du bloc-notes. Elle arrache la feuille, la plie rapidement et la dissimule dam son gant. Quelques instants après entre Lucienne soutenue par Hellouin.

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