‹ theatre complet les amants de sazyChapitre 61 sur 64 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

LUCIENNE, CLOTILDE, HELLOUIN

HELLOUIN

Lucienne a préféré vous recevoir ici.

CLOTJLDE, interdite Ahl — Comment te sens-tu, nja chéria?

LUCIENNE

Mieux. {Timidement) Tu es gentille d'être venue « matin, très gentille, et je t'en remercie de tout mon cœur.

HELLOUIN

Clotilde iw pouvait guère agir autrement. Après ta crise d'hier* une amie comme ellel Et puis, est-ce que tu ne l'attendais pas?

LUCIENNE, ^cnee

Non... c'est-à-dire... enfin, je l'attendais sans l'attendre. J'espérais bien sa visite... dans la journée, mais je n'y comptais pas.

Si» tout de mime, Lucienne, rappell^toi.

HELLOUIN

Rappelle-toi. voyons! Il ne te faudra pas un grand effort de mémoire. . . puisque tu as dit à Louis, il y a une heure, que tu n'y serais aujourd'hui que pour elle et que tu l'attendais d'un moment à l'autre.

LUCIENNE C'est juste. J'avais oublié.

HELLOUIN, étrange

Vraiment? S'il en est ainsi, tu es peut-être plus souffrante encore que nous ne l'imaginons.

CLOTILDE Peut-être.

LUCIENNE, regardant Jacques avec effarement

Qu'est-ce que tu as? Pourquoi me regarde^tu ainsi? Qu'est-ce que je t'ai fait?

HELLOUIN» sèchemeMi Je ne sais pas encore,

LUCIENNE, œ^et effroi Jacquttl

HELLOUIN» sèchement

Calme-toi! Je suis toujours le même. D'ailleurs, il ne s*agit pa» de moi, en ce moment. Ton amie Clotilde s*est dérangée de très bonne heure pour te parler, pour t* apporter des nouvelles, des nouvelles que tu n'oses pas lui demander, sans doute parce que je suis là, mais que tu attends avec une impatience fébrile. Eh bien, Clotilde, soyez généreuse. Parlez. Ne faites pas languir plus long* temps voti« petite amie. Dites^lui ce qu'ellt est si anxieuse d« connaître.

LUCIENNE, protestant Mais...

HELLOUIN, presque brutal

Ne l'empêche pas de parler, voyons.

CLOTILDE

Mon cher, cette scène bouleverse votre femm«« Pour ma part, je ne me prêterai pas plus longtemps à cett« comédie douloureuse. Adieu.

LUCIENNE, angoisâiê Tu t'en vas?

CLOTILDE, fixant Hdlouin On me chasse.

LUCIENNE, supplianie OotildAl

HELLOUIN

Voyons!... Vous ne partirez pas san^ lui avoir dit o» 9u*elle a tant à cœur de savoir.

280 CŒUR A CXEUR

CLOTILDE

C'est ce qui vous trompe. Lucienne, je ne reviendrai plus ici. Lorsque tu seras redevenue; toi-même et libre de tQs actes, tu me retrouveras aussi entièrement dévouée. Jusque-là, nous ne nous reverrons plus. Quant à vous, Jacques, }t vous plains de tout mon cœur.

HELLOUIN, gravement Je tuis à plaindre* en effet.

LUCIENNE

Tu vas la laisser partir?

HELLOUIN Oui.

CLOTILDE

Sois courageuse, sols forte et, si tu le peux, sois heureuse.

LUQENNE

Oiil c*fst bieii fiQÎ.

CLOTILDE Sait-on jamais?

Elle rapproche d'dle, Vembrasse et lui glisse furUve' ment le billet quelle a écrit Hellouin remarque le mouvement et ne dit rien. Il sonne. Entre Louis.

HELLOUIN

Reconduisez M"* Morain.

CloiilJê Mûri»

OCEUR A OEUR 391

m4i>w>i«>iiM«««»i**^>«— ■ — ■■■■■■■•<r»^*»» •<•»«••»— <»<»>«i»< ■*•—••»*»■»•■*<•■«■•••••■—•>>♦♦••< ■•^•■«•«^i»-*^»»!*»»»^

$CBNE IV HELLOUIN. LUCIENNE

LUCIENNE, en larm€8

Jacques! C'est une épreuve, n'est-ce pas? Tout à rheure, tu vas aller chez Clotilde |t*excuser, lui dçmaodtr pardon >

HELLOUIN^ durement

NV compte pas.

LUCIENNE Comme tu as changé, mon pauvre Jacques I

HELLOUIN, durement Comme tu m*as changé I

LUCIENNE

Moi?

Elle pleure plus fort

HELLOUIN, durement

Ne pleure pas ainsi. Cela ne sert qu*à t*énerver et à m*irriter davantage. Et puis tu t'abîmes les yeux et tu ne pourras pas, à la première minute où je tç laisserai seule, lire à la dérobée le billet que Clotilde t*a glissé en partant.

LUCIENNE, temhlaniê

Le billet?

HELLOUIN, s*adoucisiant Allons I Jf ne vwx pas te torforçr plu§ lo&gt^mp», U^

le. Mais lis-le donc. Tu n*a8 rien à craindre; maintenant que nous sommes seuls, je n*ai plus de colère! Lis-le.

Il remonte vers la fenêtre et regarde dans ta rue. Lu" cienne^ tremblante^ ouvre le billet de Clotilde et le lit Son visage devient très pâle et elle pousse un léger cri d*oiseau blessé. Hetlouîn à ce moment seulement se retourne.

HELLOUIN, se précipitant vers elle et Vaidant à s*asseoif

Lucienne!

Lucienne pleure silencieusement^ tenant à la main U papier qui palpite comme une chose vivante.

LUCilkNNK. h tsndant à Hellomht TiAOp. Ibl

HELLOUIN, refnattnl Non, garde ton secret

LUCIENNK

Je ne peux plus... Lis... je t*en prfel

HELLOUIN

Je ne veux pas profiter d'une minute d'égarement Réfléchis.

LUCIENNE

Puisque je t'en prie.

HELLOUIN

Soit! (/Z prend le billet) Tu es bien sûre de n» pat I# regretter?

Non. Je soutfre trop. Et purs... je vais mourir.

CXEUR A CŒUR 283

HELLOUIN

Que dis-tu, malheureuse enfant>

LUCIENNE

J'ai le cœur en sang, vois-tu, et cela m*étoutfe.

Elle se cache la figure contre la poitrine de son mari pendant qu*H lit tout haut.

HELLOUIN, lisant

<c Je sors de chez Elle. Elle Taime. Je n*ai pas pu la fléchir. Tout espoir de ce côté est perdu. Défends-toi autrement. » {A soi-même.) Ouil

LUCIENNE

Jacques, je n*ai même plus la force de te demander pardon. J*ai trop de chagrin.

HELLOUIN

Je vois. Mais peut-être t*exagères-tu les choses et te > crois-tu plus coupable envers moi que tu ne Tes vraiment?

Ohl noni

HELLOUIN, lui prenant les nuiim

Je connais ton imagination. Voyons, ma petite Luce, parle, ça te soulagera. Raconte-moi. raconte-toi.

LUCIENNE Tu ne sais pas le mal que je vais te faire.

HELLOUIN

Qu'importe I Je vois le mal que tu t'es fait. Allons I Sois courageuse. Je te promets de l'être aussi» Comnmice^ Tu verras comme tu te sentiras mieux après.

Maâ*idl*i^^

m CffiUR A C<ËUR

LUCIENNE Oui» mais toi?

HELLOUIN

Moi! Moi! Tu ne me connais pas! Sinon, ta saurais que tes aveux ks plus cruels me tiaraîtront doux k côté de ce silence atroce où tu t'es enfermée à l'écart depuis... depuis?...

LUCIENNE

Depuis Tété dernier» depuis notre séjour chez CIo* tilde, aux Chablettes.

HELLOUIN Oui. Depuis ce moment» tu as eu de l'hostilité contre

moi.

Presque.

LUCIENNE HELLOUIN

Que t'avais-je

fait?

LUCIENNE

Rien. Justement, je reprocher.

t'en voulais

de

nl&voir

rien

te

Tu m'en voulais d'avoir tout fait pour te rendre heureuse et de n'y avoir pas réusdi<

LUCIENNE

Peut-être!

HeLLûUIN» avec mélanco^îe

La bonne volonté ne suf&t pas. — Elh bien? Voyons! £Ue se iAit

LUCIENNS Non, je ii'^e* pas.

ŒUR A CŒUR 285

HKLLOUIN

Lés ntdts td font plus peur <:)ue l«ê choses?

Sans douta.

HELLOUIN Tu veux que je t'aide?

LUCIENNE

Je t'en prie. Autrement, je n'aurai jamais la force. Interroge-moi... tout doucement.

MELLOUlNi av«c une txtfême dùuceur

Voyons, il s'est passé aux Chablettei (^(uelque chose d'extraordinaire. Tu étais Arrivée là-bas, triste, mélancolique, absente de toi-même. Pourquoi?

LUCIENNE

Je m'ennuyais.

HELLOUIN

II n'y avait pat d'autre raison?

LUCIENNE Ohl non, pas d'autres, je 4'aséure.

HELLOUIN

Soit! Quelques jours aprè^^ tu redeviens soudain joyeuse. Ton âme refleurit Tu retrouves des rires de ta jeunesse» de ton enfance presque. J'en ai eu alors tant de joie.

LUCIENNE, presque honteuse

Mon pauvrt Jacques!

HELLOUIN Oui, je comprends. Ce n'était pAB ttoi. C'Aait un

autre, n'est-ce pas? {Lucienne cache son visage dans ses mains.) Mais qui cela? Comment veu^-tu que je devine? Dis-le, dis-le, dis-moi son nom... tout bas... murmure-le à peine: je l'entendrai, va, comme si tu criais. Allons! voyons! son nom! tout bas! sans me regarder! Elntre tes doigts, hein?

LUCIENNE, à voix basse après avoir hésité et sans avoir

découvert son visage Landelle.

HELLOUIN, se levant violemment

Landelle! Allons donc! C'est impossible! J'y avais bien pensé un moment! je n'avais pas pu le croire! Landelle! Ce bellâtre! Ce fat! Landelle! toi! toi!

LUCIENNE, éclatant en sanglots Oui, moi, moi!

HELLOUIN, la gorge étranglée

Oh! {Un silence.) Dis-moi, maintenant» tu l'as aimé tout de suite?

LUCIENNE Non, peu à peu, lentement, malgré moi*

HELLOUIN

Bien entendu, tout s'est passé malgré toi! Mais il t'a fait la cour... longtemps; mais il a été si pressant., si persuasif, que... tu as fini par l'aimer? {Signe de tête de Lucienne.) Beaucoup? {Signe de tête de Lucienne J) Autant que moi?

LUCIENNE. Vivemeta Ça n'a jamais été la même chose.

^ i ii m-TTra iirtr- i—— ! f ■■■!■■■■ I ■■■iirianr -!■! m iim-i nff i t-j"t — n -t — -|- -^-> - . , . -|..— , — y , j y-p-~.>-|-^-,^y.p^— ^,-. -.-. .. i - , , . .^

HELLOUIN, très prcssanU à mi-voix

Sans doute... Plus que moi, dis, plus? je veux le savoir... plus?... sois franche, voyons, maintenant. {Elle se cache de nouveau la figure dans les mains,) Bien, je sais... (// rapproche sa chaise. Très bas,) Et naturellement, tu as été... sa... maîtresse... là-bas? {Signe de tête très faible») Là-bas... Et naturellement, ça a continué à Paris, tout Thiver... tout le printemps... jusqu'à... jusqu'à hier... n'est-ce pas? Oui... c'est l'annonce de son mariage... J'ai tout compris.

// s*est levé et s*est approché de la fenêtre quil a ouverte au grand large.

LUCIENNE, très pitoy^able Jacques I ,

HELLOUIN

Laisse I (// réfléchit) C'est avant-hier, n'est-ce pas, pendant que tu étais chez Clotilde, que tu as appris la nouvelle de ce mariage?

LUCIENNE

Oui.

HELLOUIN

Et cette a£Freuse révélation n'a pas suffi à te dégoûter de ce pleutre instantanément?

LUCIENNE Hélas I noni

HELLOUIN

Qu*as-lu donc fait, Lucienne, de ta fierté d'autrefois?

LUCIENNE, la tête baissée

Elle est morte en moi avec tout 4e reste, le jour où je 1 ai aime.

Un silence,

28à CCËUft A CCËUR

HELLOUIN

Alors. s*il ne t*avait pas quittée pour une autre, tu aurais toute ta vie continué d*être sa maîtresse et ma femme.

LUCIENNE, très humblement

Non, Jacques... Je t'aurais tout doucement détaché de moi; je t'aurai appris à te passer de moi, à moins m'aimer, et quand cela aurait été possible, je serais partie et j'aurais vécu avec lui.

HELLOUIN Mariés?

LUCIENNE Ou non. Comme il aurait voulu.

HELLOUIN Oui.

Il se promène de long en large^ les mains dans les

poches. Il siffle.

LUCIENNE Jacques !

HELLOUIN, brusquement

Laisse donci Et moi, dis, dans tout cela, qu'est-ce que je serais devenu?

LUCIENNE

Je ne sais pas. Tu m'aurais détestée d*abord; tu m'aurais méprisée ensuite; peu à peu, tu aurais fini par m'oublier.

HELLOUIN

Evidemment (Même jeu. Tout à coup, il se précipite et lui prend le cou entre ses mains.) Tiens! tu es une misérable petite gueuse, une misérable, une misérable I

CCEUR A CŒUR ^

«—W»^#»— »—>»»—•■<»—■ >•»—•• • ■■ wmm»*»mm w

LUCIENNE, très exaltée

Oui, c*est cela! tue-moi I Punis-moi 1 Guéris-moi 1 Délivre-moi!

HELLOUIN. se reculant

Ah «gà» tu es folle I que crois-tu donc)

LUCIENNE J*espérais...

HELLOUIN* nolemment NonI

LUCIENNE

Tu n« m*aimes plus assez pour cela!

Je ne t'ai jamais aimée de cette façon... Je t'ai mieux aimée; seulement, tu n'as pas encore compris. Ecoute une ou deux choses encore, et puis je te laisserai te retirer; tu as besoin de repos... Quand tu as appris son mariage, tu n*as eu qu'une idée» n'est-te pas» t'y opposer? Qu'est-ce que tu as fait pour cela? *

LUCIENNE

J'ai prié Clotilde d'intervenir auprès de sa fiancée, d« la mettre au courant. J'espérais...

HELLOUIN, montrant le billet

Oui, mais elle l'aime, elle aussi, paraît-il. Les femmes, qui ont un tel besoin de bonheur, ont vraiment un instinct admirable pour choisir les hommes dont dUes l'attendent 1 Donc, de ce côté, tu as perdu?

LUCIENNE

Oui.

HELLOUIN

Quant à lui» il ttt venu le voir hier. Qu'est-ce qui s'est passé entre vous? Dis-moi tout. Il faut qu« je «achc.'

LUCIENNE

Il a avoué tout de suite. II m'a dit qu'il ne m'aimait plus... J'ai prié, imploré. Ma mort même ne l'arrêterait pas.

HELLOUIN

Tu en es sûre et tu l'aimes toujours?

Je vis encore et il est ma vie, .

HELLOUIN Quelle parole tu viens de prononcer!

LUCIENNE

Oui. Je te dis des choses que je n'oserais pas me dire à moi-même. Je te les dis comme malgré moi. Tu as voulu savoir. Tu sauras tout.

HELLOUIN. dur

J*y compte. Il faut bien que toute cette souffrance serve. Ainsi, ce mariage se fera?

LUCIENNE

Je ne vois plus aucun moyen au monde de l'empêcher.

HELLOUIN Et s'il se fait?

LUCIENNE» tris grcnftment J'en mourrai. {Dis quelle a prononcé cttle réplique^

Hdlouin s^assted à la table de gauche et se met à écrire. Lucienne, inquiète.) Qu'ett-ce que tu fais?

HELLOUIN Que tMmportel

LUCIENNE, inquiète

Si! sil Tu vien3 de prendre une résolution. Je sens que c'est très grave. Dis^moi, dis^moi ce que tu veux faire. Ne me laisse pas seule avec une telle inquiétude.

HELJLOUIN Je lui écris de venir me parler ixmnédiatement.

LUCIENNE Mou Dieu!

HEULOUIN

I^Je crains rien. Tu vois bien que je suis très maîtrt de moi.

LUCIENNE

Oui. Mais gu'est-cc qui va se passer entre vous?

HELLOUIN

Nous le saurons après.

// sonne. x

LUCIENNE

Jacques! Jacques! j*ai peur... Je t'en prie... Déchire cette lettre.

HELLOUIN

Tu as dit que tu en mourrais!

LUCIENNE

Oui. je l'ai dit. On le croit, n'est-ce pas, quand on souffre tant. Mais enfin, tu vois, j'ai supporté des choses

terribles depuis deux jours et )€ vx$; j« suis peut-êtrt plus forte que je ne m'îmagîne.

HELLOUIN Je ne veux pas courir ce risque.

LUCIENNE

Je t*en eoojur«.

HELLOÙÏN

Trop tard. Laisse-moi faire. (Louts entr^) Cette lettre, tout de suite à son adresse, Remettez^Ia tous^ même à M. Landelle... A cette heure vous le trouverez sûrement chez lui; dites-lui de venir inunédiatement.

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