SCÈNE III
DON DIÈGUE, ALPHONSE
Alphonse, je suis mort.
Ma foi, j'avais raison de me presser si fort. Le cœur me le disait; celle que j'avais vue, Qui parut à mes yeux de tant d'attraits pourvue, Te le dirai-je? Alphonse, elle n'est pas pour nous; Don Félix plus heureux doit être son époux. Et moi, venant chercher une femme à Tolède, J'y trouve mou malheur, et malheur sans remède : Car, n'ayant pas Lucie (elle s'appelle ainsi) II faudra bien se battre ou l'enlever d'ici. Sa sœur Hélène est belle, elle est riche, elle est sage; Mais l'aimable Lucie a mon cœur pour partage ; Et je veux que sa sœur la surpasse en beauté, Elle gagne sur elle au moins de primauté. Enfin je veux par force, ou bien par stratagème, Oter à don Félix sa maîtresse que j'aime : Et n'est prince, parent, ami, ni confesseur, Conseil, force, prison, justice, crainte, honneur. Qui me puisse empêcher, au péril de la vie. De répandre du sang pour l'amour de Lucie. Avant que don Félix la tienne entre ses bras, Je vais lui susciter un étrange embarras : Tu connais mon cousin, don Gaspard de Padille, Tu sais comme il se bat, et pour une vétille. Don Félix lui déplaît, et j'ai su qu'aujourd'hui Don Gaspard est allé le quereller chez lui, Et je me trompe fort, ou c'est par jalousie. Car le brave à la fois sert Hélène et Lucie; Aussi ferait-il tort à sa rare valeur,
S'il n*aimait à la fois et Tune et l'autre sœur. Je voudrais de bon cœur qu'il pût en avoir une, Car sa valeur mérite une bonne fortune. De la maison qu'il est, si son aîné mourait, Il obligerait fort celle qu'il choisirait.
ALPHONSE
La ruse quelquefois sert plus que le courage.
Tu dis vrai ; mais, Alphonse, il faut donc faire rage, U faut tromper parents, beau-père, épouse, amis, Aussi bien pour régner tous crimes sont permis; Et moi, je me tiendrai, si j'obtiens cette fille. Plus grand roi que celui qui règne en la Gastille.
N'êtes-vous pas d'avis de changer de maison?
Car le désobliger par une trahison,
Et demeurer chez lui, ce serait être buse.
Je t'entends, je m'en vais lui trouver quelque excuse Pour quitter son logis : mais changeons de discours. Le voici. Don Félix, comment vont vos amours?