ACTE I, SCENE I
U n*est pas sous le ciel un plus fâcheux que toi ?
JODELET
Il n*est pas sous le ciel un plus fâché que moi, Quand il faut à tâtons courir de rue en rue, • Ou bien sous un balcon faire le pied de grue.
D. JUAN
Jodelet?
JODELET
Don Juan?
D. JUAN
Sans doute mon portrait Envers mon Isabelle aura fait son effet. J'y suis peint à ravir.
JODELET
Je sais bien le contraire.
D. JUAN
Que dis-tu?
JODELET
Je vous dis qu'il n*a fait que déplaire.
D. JUAN
D'où diable le sais-tu?
JODELET
D'où? je le sais fort bien, Parce qu'au lieu du vôtre elle a reçu le Inien.
Traître, si tu dis vrai (mais je crois que tu railles}, J'irai chercher ta vie au fond de tes entrailles.
JODELET
VeneE-là donc chercher, car je ne raille point;
Mais en frappant tnon corps^ épargnez mon pourpoint.
D. JUAN
Ne pense pas tourner la chose en raillerie. DiSj comment l'as-tu fait?
JODELET
Vous êtes en fuHei
D. JUAN
O^i» j'y suis tdut de bon, je n'y fus jamais tant*
JODELETi
Lorsqtt'avéc bon congé du cardinal infant.
Et lettres de faveur, nous partîmes de Flandre.i.i
D. JUAN
Eh bien I
JODELET
Écoutez donc, et vous l'allez apprendre ; Le désir violent de vous voir à Burgos
Vous fit aller bien vite, et par monts et par vaux.
Le voyage fut court, mais à notre arrivée
Un frère mis à mort, une sœur enlevée,
Sans savoir où, par qui, ni pourquoi, ni comment,
Vous pensèrent quasi gâter le jugement.
D. JUAN
A quel propos, méchant, viens-tu rouvrir ma plaie
Par le ressouvenir d'une perte trop vraie?
Ah 1 frère non vengé, sœur qui m'ôtes l'honneur,
Et de ton assassin et de ton suborneur.
Je saurai par mon bras si bien me satisfaire,
Que je pourrai vanter ce que j'avais à taire.
Mais venons au portrait.
JODELET
J'y vais tant gue je puis, Mais, ma foi, je ne sais quasi plus où j'en suis : Je ne fais que tirer et rengainer ma langue, Car vous interrompez à tout coup ma harangue, Je n'ai pourtant rien dit qui ne soit à propos.
D. JUAN
Que ne racontes-tu la chose en peu de mots !
JODELET
Je ne puis pas parler tandis qu'un autre cause. Pour moi, je dis toujours par ordre chaque chose. Or pour votre portrait que j'avais oublié...
D. JUAN
Jamais ses longs discours ne m'ont tant ennuyé.
A peine fûmes-nous de retour en Castille, Que Fernand de Rochas vous proposa sa fille. Là-dessus, son portrait qui vous fut apporté. Vous rendit plus brûlant que le soleil d'été ; Vingt mille écus étaient offerts, avec la belle. Et vous pour la charmer, comme vous l'étiez d'elle. Vous voulûtes aussi qu'elle eût votre portrait, Ainsi vous la frappiez avec son môme trait : Lors à bon chat non rat, et la pauvre donzelle Etait pour en avoir profondément dans l'aile; Le stratagème était d'amant bien raffiné, Mais le ciel autrement en avait ordonné.
D. JUAN
Enfin finiras-tu quelque jour ton histoire?
JODELET
Oui, seigneur, mais il faut vous remettre en mémoire, Car pour moi je suis las de me ressouvenir.