‹ Théatre completChapitre 213 sur 407 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

U n*est pas sous le ciel un plus fâcheux que toi ?

JODELET

Il n*est pas sous le ciel un plus fâché que moi, Quand il faut à tâtons courir de rue en rue, • Ou bien sous un balcon faire le pied de grue.

D. JUAN

Jodelet?

JODELET

Don Juan?

D. JUAN

Sans doute mon portrait Envers mon Isabelle aura fait son effet. J'y suis peint à ravir.

JODELET

Je sais bien le contraire.

D. JUAN

Que dis-tu?

JODELET

Je vous dis qu'il n*a fait que déplaire.

D. JUAN

D'où diable le sais-tu?

JODELET

D'où? je le sais fort bien, Parce qu'au lieu du vôtre elle a reçu le Inien.

Traître, si tu dis vrai (mais je crois que tu railles}, J'irai chercher ta vie au fond de tes entrailles.

JODELET

VeneE-là donc chercher, car je ne raille point;

Mais en frappant tnon corps^ épargnez mon pourpoint.

D. JUAN

Ne pense pas tourner la chose en raillerie. DiSj comment l'as-tu fait?

JODELET

Vous êtes en fuHei

D. JUAN

O^i» j'y suis tdut de bon, je n'y fus jamais tant*

JODELETi

Lorsqtt'avéc bon congé du cardinal infant.

Et lettres de faveur, nous partîmes de Flandre.i.i

D. JUAN

Eh bien I

JODELET

Écoutez donc, et vous l'allez apprendre ; Le désir violent de vous voir à Burgos

Vous fit aller bien vite, et par monts et par vaux.

Le voyage fut court, mais à notre arrivée

Un frère mis à mort, une sœur enlevée,

Sans savoir où, par qui, ni pourquoi, ni comment,

Vous pensèrent quasi gâter le jugement.

D. JUAN

A quel propos, méchant, viens-tu rouvrir ma plaie

Par le ressouvenir d'une perte trop vraie?

Ah 1 frère non vengé, sœur qui m'ôtes l'honneur,

Et de ton assassin et de ton suborneur.

Je saurai par mon bras si bien me satisfaire,

Que je pourrai vanter ce que j'avais à taire.

Mais venons au portrait.

JODELET

J'y vais tant gue je puis, Mais, ma foi, je ne sais quasi plus où j'en suis : Je ne fais que tirer et rengainer ma langue, Car vous interrompez à tout coup ma harangue, Je n'ai pourtant rien dit qui ne soit à propos.

D. JUAN

Que ne racontes-tu la chose en peu de mots !

JODELET

Je ne puis pas parler tandis qu'un autre cause. Pour moi, je dis toujours par ordre chaque chose. Or pour votre portrait que j'avais oublié...

D. JUAN

Jamais ses longs discours ne m'ont tant ennuyé.

A peine fûmes-nous de retour en Castille, Que Fernand de Rochas vous proposa sa fille. Là-dessus, son portrait qui vous fut apporté. Vous rendit plus brûlant que le soleil d'été ; Vingt mille écus étaient offerts, avec la belle. Et vous pour la charmer, comme vous l'étiez d'elle. Vous voulûtes aussi qu'elle eût votre portrait, Ainsi vous la frappiez avec son môme trait : Lors à bon chat non rat, et la pauvre donzelle Etait pour en avoir profondément dans l'aile; Le stratagème était d'amant bien raffiné, Mais le ciel autrement en avait ordonné.

D. JUAN

Enfin finiras-tu quelque jour ton histoire?

JODELET

Oui, seigneur, mais il faut vous remettre en mémoire, Car pour moi je suis las de me ressouvenir.

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