ACTE I, SCÈNE lU
Raisonnons, aussi bien j'en ai très grande envie, Et je ne pense pas durant toute ma vie Avoir été jamais en mes raisons si fort : Raisonnons donc, mon maître, et raisonnons bien fort.
D. JUAN
Je suis né dans Burgos, pauvre, mais d'une race Exempte jusqu'à moi, de honte et de disgrâce.
JOOELET.
Fort bien.
A mon retour de la guerre à Burgos Je me trouve attaqué de deux différents maux : Le meurtre de mon frère, et ma sœur enlevée. Quoique soigneusement dans Thonueur élevée. Me causent un chagrin qui n'eut jamais d'égal.
JODELET
Fort mal, fort mal, fort mal, et quatre fois fort mal î
D. JUAN
Don Fernand me choisit pour époux d'Isabelle, Ton portrait pour le mien est reçu de la belle.
JODELET
Pas trop mal.
D. JUAN
Nous traitons cette affaire sans bruit.
Et je pars pour Madrid, où j'arrive de nuit.
JODELET
Un peu mal.
D. JUAN
Sans songer à me chercher un gîte.
Mon amour droit ici m'amène.
JODELET
Un peu trop vite.
D. JUAN
Je rencontre un valet où loge don Fernand, Qui me fait à dessein auereiie d'Allemand. J'en vois sortir son maître.
Il est vrai qu'il détale Gomme un poltron qu'il est.
D. JUAN
Mais de peur de scandale :
Certes il ne vint point à nous comme un poltron.
JODELET
Comment y vint-il donc, le malheureux larron?
D. JUAN
Il y vint, Jodelet, comme aimé d'Isabelle.
JODELET
Fort mal.
D. JUAN
Et c'est cela qui me met en cervelle.
JODELET
Raisonnons donc encore.
D. JUAN
Ah ! ne raisonne plus, Tes sots raisonnements sont ici superflus. Attends : certain conseil que l'amour me suggère Guérira mes soupçons : c'est en toi que j'espère. Il faut que dès demain, ô mon cher Jodelet, Tu passes pour mon maître, et moi pour ton valet : Ton portrait supposé fait ici des merveilles. Qu'as-tu, cher Jodelet, tu branles les oreilles?
JODELET
Tous ces déguisements sentent trop le bâton. J'aime mieux raisonner, et puis que dirait-on. Don Juan est valet, et Jodelet est maître ? Et si par grand malheur, car enfin tout peut être, Votre maîtresse m'aime, et si je l'aime aussi?
D. JUAN
De cela, Jodelet, ne prends aucun souci.
Le mal sera pour moi : mais durant cette feinte.
Les trop justes soupçons dont mon âme est atteinte .
Pourront être éclaircis ; car, comme Jodelet, . j
Je ferai confidence avecqué ce valet; V
Je ferai l'amoureux de la moindre soubrette.
Mes présents ouvriront l'âme la plus secrète; [trou,
Toi, mangeant comme un chancre, et buvant comme un
Paré de chaîne d'or comme un roi du Pérou,
Sans prendre aucune part à ma mélancolie...
JODELET
Je commence à trouver l'invention jolie.
D. JUAN
Chez le bon don Fernand tu seras régalé ; Et moi, de mes soupçons sans cesse bourrelé. Je me verrai réduit à te porter envie. Sans espoir de guérir durant ma triste vie.
Et ne pourrai-je pas pour mieux représenter Le seigneur don Juan, quelquefois charpenter