ACTE II, SCENB III
Us sont très à propos, et d'un très bon auteur. Toujours d'un bon auteur la lecture profite, Et savoir bien des vers est chose de mérite.
LUCRÈCE
Burgos est donc la ville où je reçus le jour;
Mais cette ville enfin vît naître mon amour.
Et je dois l'abhorrer et pour l'un et pour l'autre.
Hélas! fut-il jamais destio pareil au nôtre!
Car ma mère en travail quand je naquis mourut,
Mon père de regret, quand mon amour parut;
Cruel ressouvenir de ma faute passée.
Quand donnerez-vous trêve à ma triste pensée?
Diego d'Alvarade est le nom qu'il avait,
Avec beaucoup de soin sa bonté m'élevait,
Je lui fis espérer beaucoup de mon enfance ;
Mais, hélas ! ce fut bien une fausse espérance.
Mes deux frères n'étaient pas moins de lui chéris,
Car le ciel les avait traités en favoris ;
Je vivais avec eux contente et fortunée.
Mais que l'amour bientôt changea ma destinée!
Un étranger qui vint aux fêtes de Burgos,
Fit Yoir en nos tournois qu'il avait peu d'égaux.
Nous nous vîmes le soir dedans une assemblée,
Je souffris son abord et j'en fus cajolée.
Ou plutôt mon esprit fut par le sien charmé,
Il feignit de m'aimer, tout de bon je l'aimai ;
Mais souffrez que mes pleurs vous apprennent le reste.
Car tout en est honteux, car tout en est funeste,
Puisque mon crime, hélas ! un frère me ravit.
Et que d'affliction mon père le suivit.
Moi, sans pleurer leur mort, sans rougir de ma flamme.
L'amour avait banni la raison de mon âme;
J'adorais en esprit mon infldèle amant.
Que j'attendis deux ans à Burgos vainement.
A la fin je vois bien que je suis délaissée,
Je quitte mes parents ; et, comme une insensée.
Maudissant mon amour, souhaitant le trépas,
Pour trouver ce méchant j'adresse ici mes pas.
Hélas I il m'avait dit qu'il me serait fidèle :
Mais qu'on croit aisément dès que l'on se croit belle.
Et que pour s'assurer d'un cœur comme le sien,
La neauté bien souvent est un faible lien!
J'en suis, ô don Fernand, un exemple eff'royable ;
Car pour avoir trop cru un tigre impitoyable,
Qui me prit par les yeux, et triompha de moi,
Se déguisant d'un nom aussi faux que sa foi, Je me vois devant vous comme une forcenée, Maudissant mille fois le jour sa destinée. Hélas ! que contre moi le ciel est irrité, Puisque tout mon espoir n'est qu*un nom aposté, Et qu'avec cet espoir justement je m'étonne, Quand je vois que ce nom n'est connu de personne ! Cependant il est vrai qu'il habite ces lieux, L'ingrat, car l'autre jour il parut à mes yeux ; Mais je ne le pus joindre, et je n'ai pu connaître, Par un nom qu'il n'a pas, la demeure d'un traître, Que le ciel à mes yeux ne devrait plus cacher, Si les pleurs avaient pu jusqu'ici le toucher. Mais je m'adresse à vous comme au dernier remède ; Pour trouver cet ingrat, je demande votre aide. Je sais bien, vu le rang qu'en ces lieux vous tenez, Qu'il me fera raison si vous l'entreprenez. Je n'alléguerai point mon père et sa mémoire. Je veux vous conjurer par votre seule gloire, Et sans vous obliger d un langage flatteur...
D. FËRNAND.
Pour faire court, je suis votre humble serviteur, Et l'ai toujours été de monsieur votre père. Il me faisait l'honneur de m'appeler son frère : Quant à vous, disposez de tout ce que je puis ; Ma fille tâchera d'adoucir vos ennuis.