ACTE I, SCENE II
LÉONORE
Ahl don Carlos, ce fut sans mon consentement,
Et j'atteste le ciel qui sait mon innocence,
Que je n'eus point de part en sa jeune insolence,
Si ce n'est en avoir que la sévérité.
Que j'opposai toujours à sa témérité ;
Mais pour peu qu'on déplaise, on en est moins croyable.
D. CARLOS
Vous êtes l'innocente, et je suis le coupable. On ne peut trop blâmer mon procédé jaloux; Mais d'un honneur suspect on n'est jamais absous. Mais l'honneur où l'on voit la moindre ombre paraître, S'il n'est déjà taché, n'est pas longtemps sans l'être.
D. LOUIS
Votre beauté, madame, est un témoin puissant Pour me persuader votre amour innocent.
Chez moi ne doutez pas que l'on ne vous respecte Autant qu'on le pourra, sans vous rendre suspecte ; Ma sœur est sans suivante, et quand elle en aurait, Pour vous prendre avec elle, elle s'en déferait. J'ai songé qu'il faudra que vous portiez vous-même Un billet que j'aurai d'une dame que j'aime ; Ce billet ne sera que pour dire à ma sœur Que vous êtes adroite, et très fille d'honneur, Qu'elle répond de vous, et qu'en cette occurrence Elle prétend lui faire un présent d'importance. Votre condition ainsi se cache mieux A l'esprit des valets toujours trop curieux. Je m'en vais de ce pas la supplier d'écrire. Et ce billet écrit, je reviens vous le lire.
11 sort.
LÉONORE
Don Carlos, ton esprit sera bientôt en paix, Puisqu'on va m'éloigner de tes yeux pour jamais ; Mais, cruel ! si le temps qui change toutes choses, Change jamais en bien le mal que tu me causes ; Si je ne puis jamais faire voir que la foi Que je t'avais donnée est toute encore à toi. Et que je n'avais pas seulement de l'estime Pour celui que tu crois complice de mon crime, Ne me tiendras-tu pas ce que tu m'as promis? On tient ce qu'on promet, même à ses ennemis.
n. CARLOS.
Que mon cœur ne peut-il oublier une offense,
Avoir mes yeux suspects, croire votre innocence I Mais, ingrate beauté, ne fut-ce pas chez vous Que mon bras fit tomber un rival sous ses coups? Ah ! ne souhaitons plus de la voir innocente ; Eloignons, éloignons une fille inconstante. Hélas ! en même temps je Taime et je la hais, Qui de ces passions l'emporte, je ne sais ; Mais je sais seulement qu'une douleur extrême S'empare de mon cœur, quand il hait ou qu'il aime, Et que les mouvements de ce trouble intestin Seront les derniers coups de mon cruel destin.
Ah 1 si je n'avais pas encor quelque espérance, Que le ciel tôt ou tard protège l'innocence, Tu n'aurais pas longtemps encore à me haïr.
D. CARLOS
Ma résolution commence à me trahir.
Si j'écoute longtemps cette fille infidèle, Mon âme, malgré moi, me parlera pour elle. Madame, don Louis viendra dans un moment Vous conduire chez lui.
Il sort.
LÉONORE
Que n'est-ce au monument !
Hélas ! depuis qu'amour a fait des misérables, En voit-on dont les maux soient aux miens comparables? J'aime plus que moi-même un homme qui me hait. Et qui croit me haïr avec juste sujet. Il n'est rien de plus faux, quoi qu'il en puisse croire, Que le crime apparent dont il tache ma gloire : Et de tout ce qui peut me faire ajouter foi. L'inhumain s'en défie ou s'en sert contre moi. Juste ciel ! qui toujours protégeas l'innocence, Et qui seul de la mienne eus toujours connaissance, Si mes maux sont trop grands pour en pouvoir guérir, Qu'en peu de temps au moins ils me fassent mourir.