‹ Théatre completChapitre 356 sur 407 · FLORE, DON SANCHE, DON CARLOS · texte numérisé non relu

FLORE, DON SANCHE, DON CARLOS

FLORE

Vous êtes étonné Du lieu d-u rendez-vous que je vous ai donné; Et choisir pour vous voir la chambre de mon frère, C'est vous donner soupçon de quelque grand mystère : Vous y voir sans témoins, vous trouble également; Mais j'attends compagnie en mon appartement, Où vous ne devez pas être vu de personne.

D. SANGHE.

Vous ne vous trompez point, ce procédé m'étonne : Enfin je suis venu sur votre bonne foi.

FLORE

Vous y pouviez venir, quoique mal avec moi.

Alors que vous aimiez, ou feigniez d'aimer Flore,

Et que dans son esprit vous étiez bien encore.

Son abord quelquefois vous fut à redouter ;

Mais vous ne devez plus vous en inquiéter.

Quand on cesse d'aimer, on en est plus civile ;

Au défaut de l'amour, je veux vous être utile,

Et par quelque bienfait je veux me retenir

Quelque petite place en votre souvenir.

La belle Léonore, une adorable fille,

Des meilleures maisons de toute la Castille,

Est aujourd'hui sans bien, sans honneur, sans époux,

Sans pays, sans parents ; et tout cela pour vous.

Vous devez l'épouser.

D. SANGHE.

Moi, l'épouser, madame?

Ah î ce n'est pas de vous que je veux une femme ; Je n'en aurai jamais, ou bien vous la serez.

FLOaJE.

Quant à vous épouser, vous m'en dispenserez.

D. CARLOS, à part, entr'ouvrant la porte où il est caché.

Flore aimait mon rival, et j'allai» aimer Flore ! Mais je veux écouter ce qu'ils diront encore.

FLOBE.

Don Sanche, vous rêvez, et paraissez confus.

D. SANCHE

Il est vrai, je le suis, si jamais je le fus; Me mander, et par là flatter mon espérance; Me dire qu'on me hait, contre toute apparence; Me parler d'un hymen sous ombre de bonté, Mais d'un hymen honteux, autant que détesté, Et m'ôter tout d'un temps l'espérance donnée De vivre avecque vous sous un saint hyménée, Qui ne ressentirait les divers mouvements Qu'excitent les dédains dans le cœur des amants ? Qui ne s'affligerait de vous voir si changée, Vous par tant de serments à m'aimer engagée ? Qui ne serait rêveur, qui ne serait confus, Ou qui ne serait pas quelque chose de plus?

FLORE

Vous tairez-vous, don Sanche, et voulez-vous m*entendre ?

D. SANCHE

Tenez donc des discours que je puisse comprendre^

FLORE

Il faut vous contenter, don Sanche. Vous pensez Que je ne songe plus à vos crimes passés : Vous vous trompez, don Sanche ; une fois offensée, La mémoire à jamais en reste à ma pensée. Léonore vous aime, et vous l'aimiez aussi; Elle a tout fait pour vous, et son père est ici. Songez combien de sang vous perdîtes pour elle. Les tourments endurés dans les fers de ta belle: Faites servir, don Sanche, à votre utilité. Et la perte du sang, et de la liberté. A moins que d'épouser cette charmante fllle, Craignez l'inimitié de plus d'une famille; Mille fiers ennemis vous suivront en tous lieux, Et vous êtes perdu : puis-je m'expliquer mieux?

D. SANCHE

Trop bien pour mon repos, belle et cruelle Flore : Trop bien pour me laisser quelque espérance encore. Je pourrais, comme amant, vous déguiser mon cœur; Mais je veux vous répondre en cavalier d'honneur.

ACT£ V, SCBNB III. 431

J'aimai donc Léonore, et mon âme inconstante Se prit aux doux attraits de sa beauté naissante : Je tâchai de gagner son iaclination.

Et me trouvai l'objet de son aversion.

La résistance pique, et la croyant cruelle Par la seule raison de ce gu'elle était belle, Et cette raison-là me la faisant aimer, Son sévère dédain ne fit que m'enflammer. Enfin je découvris que celte beauté fière Pour un autre que moi ne se ménageait ^uère. Qu'un bienheureux rival qu'elle favorisait, Etait riche des biens qu'elle me refusait; Et qu'à ce cavalier elle s'était donnée. Sous l'incertaine foi d'un futur hyménée. Je la surpris enfin avec son cher amant...

FLORE

Je sais de vos amours le triste événement;

Mais, ingrat ! puisqu'il faut qu'on vous le dise encore.

Sous ombre de me voir, vous vîtes Léonore,

Vous l'avez dit vous-même.

D. SANGHB.

Il est vrai, je le dis, Pour cacher notre amour au fâcheux don Louis : U a pu voir Thorreur que me fît sa présence. Outre que j'ignorais qu'elle fût à Valence. Mais devez- vous m'offrir un semblable parti? L'honneur avec la honte est-il bien assorti? Et quand j'y trouverais un notable avantage, Prendrais-je pour ma femme une fille peu sage, Qui suit depuis Madrid un amant jusqu'ici, Et peut-être un amant qui n'en veut plus aussi?

D. CARLOS, d'où il est caché.

J'ai donc cru faussement Léonore coupable? Hélas ! que je le suis, et qu'elle est adorable I

Enfin il faut finir, qu'avez-vous résolu?

O. SÂNCHE.

Quand vous l'ordonneriez d'un pouvoir absolu, Vous, seule déité qu'ici-bas je respecte, De n'épouser jamais une femme suspecte.

FLORE

Que d'étranges malheurs vous êtes menacé I

D. SANGHB.

Si vous ne m'aimez plus, le plus grand est passa.

FLORE

Ne suivez plus un bien qui ne se peut atteindre, Songez aux ennemis que vous avez à craindre.

D. SÂNGHE.

Et qui sont-ils, grand Dieu! ces mortels ennemis?

FLORE

Elle, moi, don Carlos, don Pèdre, dou Louis.

D. SANCHE

De tous ces ennemis si grands, si redoutables, Qui peuvent me jeter dans des maux effroyables, Je méprise la haine, et ne crains rien que vous : Soyez seule pour moi, je suffis contre eux tous.

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