‹ Théatre completChapitre 372 sur 407 · ACTE I, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE V

Mais de son vain espoir enfin désabusée,

Et d'un perfide époux se voyant méprisée,

Elle laissa tout faire à sa juste douleur,

Et prête de finir sa vie et son malheur,

Assembla ses sujets, et leur fit reconnaître

Le fils de son ingrat pour leur souverain maître ;

Elle meurt, et mourant, cache même à son fils

De son père inconstant le nom et le pays ;

Elle ne voulut pas qu'après sa foi faussée.

Un infidèle époux d'une reine laissée,

Sût qu'il en eût un fils, que ce fils fût un roi,

Et qu'il fit gloire ainsi d'avoir manqué de foi.

Son fils donc lui succède, et son adolescence

Des rois les plus prudents égale la prudence.

11 est brave, il est juste, et de son peuple aimé

Il est de ses voisins craint autant qu'estimé.

Mon malheureux portrait le ravit et l'enflamme.

Il me fait demanaer à mon père pour femme ;

Mon père le refuse, et même avec dédain.

Lui mande sur le bruit de son père incertain.

Qu'on peut lui reprocher que la reine sa mère

Fut femme sans époux et qu'il est fils sans père.

Alcandre refusé, mais Alcandre amoureux.

Loin de se rebuter d'un refus rigoureux,

Vint en Chypre, où l'amour me nt bientôt connaître

Le feu que dans son cœur ma beauté faisait naître :

Vous vouliez tout savoir, et je vous ai tout dit.

ÂliCIONE.

Je ne vous quitte pas d'un plus ample récit : Je veux savoir comment vous eûtes connaissance Du secret important de sa haute naissance; Mais ne serait-ce point aigrir votre douleur?

ÉLISE

Un malheureux se plaît à conter son malheur; Il m'aimait donc, ma sœur, et n'osait me le dire ; Mais sa langueur enfin découvrit son martyre. Et les tristes soupirs de son cœur enflammé Le firent soupçonner d'aimer sans être aimé. La pitié par l'estime est souvent excitée ; De son mal dangereux la Chypre est attristée ; En lui l'État perdait un guerrier généreux. Mon père lui devait plus d'un combat heureux, Et la cour autrefois pleine de barbarie, Devait sa politesse à sa galanterie.

Pour moi, je lui devais des soins et des respects,

450 LE PRIiNCE CORSAIRE.

Que sa condition ne rendait point suspects.

La pitié de son mal dans son mal m'intéresse :

Je veux savoir le nom de sa fière maîtresse ;

Je le presse en secret de me le découvrir.

Si j'avais, me dit-il, quelque espoir de guérir,

Vous ne sauriez jamais que par la mort d'Alcandre,

La cause de son mal que vous voulez apprendre ;

Le malheureux vous aime à ce mot échappé,

Déjà de vos beaux yeux les foudres l'ont frappé : Il voit d'un fier dédain s'armer votre visage, Et dans ce fier dédain de sa mort le présage ; Mais ayant obéi, si vous l'en haïssez.

Daignez connaître au moins ce gue vous punissez. Il est prince, madame, et les rois de sa race N'ont point mis dans son cœur sa téméraire audace : Un feu respectueux, une immuable foi.

Font vivre son espoir plus que le nom de roi. Mais si cet humble aveu de sa flamme insensée, Paraît un nouveau crime à votre âme offensée, Un regard menaçant de vos yeux en courroux Le feront à l'instant expirer devant vous... Lorsque j'allais punir ce discours téméraire, Sa qualité de roi suspendit ma colère ; Je la sentis s'éteindre au lieu de s'allumer : Peut-on longtemps haïr ce que l'on doit aimer ? L'union de deux cœurs dans le ciel déjà faite. Leur ins{)ire à s'aimer une pente secrète ; Elle prévient leur choix, et tel est son pouvoir, Que l'on s'aime souvent avant que de se voir. J'écoutai donc, ma sœur, ce gu'il me voulut dire ; Il m'apprit que l'amour le mit sous mon empire, Sur mon simple portrait, sur le bruit de mon nom. Que vous dirais-je encore? il obtint son pardon.

ALGIONE.

L'orgueil qu'un sang illustre à nos âmes inspire. En vain, malgré Tamour, veut garder son empire, Les soupirs d'un amant agréable à nos yeux Triomphent tôt ou tard d'un cœur impérieux ; Et selon qu'un amant est capable de plaire, n se rend le destin favorable ou contraire.

ÉLISE

Ah, ma sœur ! ce n'est pas ce qui nous rend heureux, La fortune peut tout dans l'empire amoureux ; Et souvent son caprice a fait des misérables, Des plus rares beautés, des amants plus aimables.

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