SCÈNE III
ALCIONE, CLARICE.
ALCIONE.
Hélas I ce n'est pas là ce que je voulais dire A l'innocent auteur de mon cruel martyre : Je lui voulais ouvrir les secrets de mon cœur, Lui dire qu'il y règne en aimable vainqueur ; Lui révéler les maux qu'il ignore et qu'il causé : Clarice, l'as-tu vu? j'ai fait tout autre chose. Ainsi le criminel de son remords pressé. Se coupe, et ne dit rien de ce qu'il a pensé ; Ainsi ce cher vainqueur de mon âme soumise. Dont ma faible raison les armes favorise. Ne sait point sa conquête, et ne la saura point, Tant un destin cruel à mon amour est joint; Et quand bien il saurait qu'il cause ma souffrance. M'en devrais-je flatter de la moindre espérance? Ce prince aime ma sœur, il ne peut donc m'aimer. Et quand il changerait, le pourrais-je estimer? Pensant gagner mon cœur, il perdrait mon estime. Et son amour pour moi me paraîtrait un crime. Cependant il se jette en un mortel danger • Ai-je à m'en réjouir ? ai-je à m'en affliger? Si ce prince est vaincu, ce prince perd sa gloire, Et je dois faiçe ainsi des vœux pour sa victoire; Mais sa victoire aussi lui donnera ma sœur, Et je dois craindre ainsi de le revoir vainqueur. L'un et l'autre succès, favorable ou contraire, S'oppose également à tout ce que j'espère ; Ou plutôt je crains tout, et je n'espère rien : Est-il un aésespoir plus juste que le mien?
458 LE PRINGB CORSAIRE.
GLARIGE.
Mais Amîûtas lassé d'aimer qui le méprise, Peut un jour vous offrir ce que refuse Elise.
ALGIONE.
Après les sentiments d'une noble fierté, Où mon cœur contre lui s*est tantôt emporté, Après avoir promis à ma sœur qui m'est chère, De résister, comme elle, aux volontés d'un père. Lâche, puis-je trahir la fierté de mon cœur. Et plus lâche, manquer de parole à ma sœur ?
GLÂRIGE.
Il saurait mon amour^ si j'étais Alcione.
ALGIONE.
Que pourrait-il penser d'une âme qui se donne? Ah I si de là dépend tout l'heur de mon destin, Résolvons-nous plutôt d'en avancer la fin ; Craignons l'état nonteux d'une amante gui prie. Mais à quoi songes-tu, mon aveugle furie? Eh ! n'ai-je pas voulu dans ce même moment, Lui découvrir ma flamme, et mon cruel tourment? Et découvrir sa flamme à celui qui la cause, Si ce n'est le prier, il s'en faut peu de chose. 0 dieux! quand je reproche à mon esprit confus Que je viens de courir le danger d'un refus ; Qu'il n'est rien de plus bas qu'une inutile plainte. Qu'aisément je m'engage aux lois de la contrainte, A ne croire iamais mes désirs trop ardents, A défendre a mon cœur ses soupirs imprudents. Mais en vain on le cache : un air triste au visage, Une langueur aux yeux sont un muet langage Qui trahit le secret d'un soupir retenu. Et le feu de l'amour tôt ou tard est connu. Non, non, triste princesse, il faut cesser de vivre, C'est le meilleur conseil que tu peux jamais suivre. Choisis, choisis plutôt la mort que de rougir ; Laisse à ton désespoir la liberté d'agir ; Et soit que ton amant vainaue ou perde la vie, Meurs de ton déplaisir, ou de ta jalousie*