ACTE I, SCENE I
Mon esprit, cependant par le tien enchanté,
N'a jamais eu soupçon de ta sincérité,
Et sur moins de serments, de lettres, de promesses.
Ne t'en aurait pas moins témoigné de tendresses.
Pendant cet heureux temps que Tolède et Tamour
Te faisaient oublier et Madrid et la Cour,
Tu sais bien que mes yeux des galants de Tolède,
Ëtaient en même temps le mal et le remède :
Tayant donné mon cœur, les autres vainement
Cherchaient dans mes faveurs le moindre allégement.
Quoique de ton amour trop tôt persuadée,
Ma vertu toutefois m'avait toujours guidée,
Je réglais mes faveurs aux lois de mon honneur;
Alors que trop sensible aux soupirs de ton cœur.
Ou, pour dire vrai, trop inconsidérée.
Dans mon appartement je te donne une entrée.
Là sans prêter Toreille à ma faible raison.
Et sans m'assurer mieux contre une trahison.
Sur un simple papier tu vois que je m'expose
Aux transports indiscrets d'un amant qui tout ose.
Peut-être que ton feu devient déjà plus lent.
Parce gu'il a trouvé le mien trop violent.
La crainte d'un mépris m'a déjà l'àme atteinte.
Déjà le repentir accompagne ma crainte :
Mais à ce repentir, cher comte, si tu veux.
Tu feras succéder la joie, et tu le peux.
Tu sais que notre race est égale à la tienne.
Et que pour être pauvre, elle est fort ancienne ;
Ta promesse t'oblige à me donner la main ;
Ta foi, de l'accomplir sans attendre à demain.
Tu dépends de toi-même, et contre ta parole
Tu ne peux m'alléguer qu'une excuse frivole ;
Et puisque mon amour fait un excès pour toi.
Il faut que ton amour fasse un excès pour moi.
Mais que dis-je, un excès I Tout ce gue tu peux faire,
Et même cet hymen ne peut me satisfaire,
S'il faut que cet hymen çiue ta main m'a promis.
Par ton cœur refroidi soit tant soit peu remis.
L'honneur que j'en reçois, qui d'autant plus me touche,
Qu'il n'aura rien d'indigne exigé de ma bouche.
Ne se verra jamais hors de mon souvenir,
Et jamais...
LE COMTE
Je vois bien où vous voulez venir.
Madame : je vois bien où tend votre harangue.
68 L*ÉCOLIER DE SÂLAMANQUE.
Sans tant vous fatiguer et Tesprit et la langue,
Sachez en peu de mots ce que j'ai sur le cœur.
Il n'est rien de plus vrai, que votre œil, mon vainqueur,
Est et sera toujours ma déité visible :
Mais, madame, il est vrai, qu'il m'est autant possible
De ne vous aimer plus, moi qui vous aime tant,
Que d'être votre époux, et demeurer constant.
J'adore une maîtresse, et j'abhorre une femme,
Je n'ai plus rien à dire après cela, madame.
LÉONORE
Tu n'as plus rien à dire, à moi, cruel, à moi I
Tu n'as plus rien à dire à qui fait tout pour toi!
Perfide! il n'est plus temps de déçuiser ton crime.
A mon amour au moins tu devrais de l'estime ;
Et loin de m'estimer, esprit méconnaissant.
Tu payes mon amour d un mépris offensant.
J'adore une maîtresse et j'abhorre une femme !
Sont-ce là les discours d'un honnête homme? infâme!
Et j'abhorre une femme! à moi, de tels discours!
Moi, reine de ton cœur, l'arbitre de tes jours :
Moi, ta félicité, ta déesse adorable,
Sans qui tout autre objet t'était insupportable!
Ce sont là les discours si souvent répétés.
Et crus trop aisément comme trop écoutés.
Tu ne les faisais donc d'une voix languissante.
Que pour te jouer mieux d'une fille innocente?
Tu me trahissais donc, et de cette action
Ta vanité se rit à ma confusion?
Mais tu n'es pas encor, scélérat! où tu penses,
Un cœur noble offensé sait venger ses offenses ;
Je vengerai la mienne, et si je ne le puis.
Je ne veux plus survivre à l'état où je suis.
La réputation n'est plus considérée.
Quand on est trop éprise, ou trop désespérée.
Tu me verras partout sans cesse sur tes pas.
Tant que sous ma douleur je ne périrai pas :
Et quand de ma douleur je serai la victime,
Mon ombre, jour et nuit, le bourreau de ton crime.
Te poursuivant partout, méchant ! tu serviras
D'épouvantable exemple aux traîtres, aux ingrats.
Mais pourquoi différer mon trépas davantage?
Il faut que ton fer même achève ton ouvrage.
LE COMTE
Ah I madame.