ACTE II, SCENE VI
LE COMTE
Saviez-Yous Le nom du malheureux accablé sous vos coups ;
D. PÈDRE
Autaut que je Tai pu par une nuit obscure, J'ai connu par sa voix plus que par sa figure. Qu'il était étranger, le frère ou le parent D'un comte, et quel qu'il soit, il m est indifférent.
LE COMTE
Vous ne vous trompez pas, le mort était mon frère. Et moi, le comte.
D. PÈDRE
0 dieux! et que pensez-vous faire?
LE COMTE
Vous tuer.
D. PÈDRE
Me tuer! ce n'est pas un coup seur.
Et peut-être auriez-vous la moitié de la peur. Puisque nous sommes seuls, faisons l'expérience De celui qui de nous se trompe en sa croyance, Battons-nous.
LE COMTE
Je saurais choisir un autre temps Pour me venger de vous comme je le prétends.
D. PÈDRE
Vous avez, ce me semble, et le temps et la place.
Oui, mais il faut avant que je vous satisfasse. Et vous ayant promis de vous sauver chez moi. Contre moi-même il faut que je garde ma foi. Je saurai bien ailleurs venger la mort d'un frère, Et vous sacrifier à ma juste colère.
D. PÈDRE
Vous avez deux desseins qui ne sont pas d'accord. Vous me sauvez la vie, et conspirez ma mort.
LE COMTE
Comme un homme d'honneur, je vous sauve la vie ; Mais puisque vous l'avez à mon frère ravie, Je vous ferai périr comme un homme off'ensé.
D. PÈDRE
Je suis au désespoir de ce qui s'est passé;
Mais puisque le |)assé n'est plus en ma puissance.
Que votre bienfait même augmente mon off'ensé ;
Que cruel ou forcé mon bras vient d'abréger
Des jours qui vous sont chers, que vous devez venger;
86 L'ÉCOLIER DE 8ALAHANQUE.
Contre mon naturel de ne fuir personne,
Et suivant mon humeur de rendre à qui me donne,
Je veux vous éviter partout où vous serez,
Avec le môme soin que vous me chercherez.
Vous savez par vos yeux jusqu'où va ma vaillance,
Et jugerez par là de ma reconnaissance.
Je veux être poltron, pour n'être pas ingrat, I
Et pour rendre un bienfait, refuser un coml3at. |
LE COMTE
Je vous y forcerai.
D. PÈDRE
Je fuirai vos approches.
LE COMTE
Avez-vous peur de moi?
D. PÉDRE.
J'ai peur de vos reproches.
LE COMTE
On n'en saurait trop faire à qui manque de cœur.
D. PÈDRE
Quand pour vous je renonce à ma propre valeur,
Et lorsque contre moi vous irritez la vôtre.
Nous suivons du devoir les lois et l'un et l'autre. j
LE COMTE
Si bien que... |
D. PÈDRE. I
Si les cieux ne me sont ennemis, Nous ne nous battrons point, et deviendrons amis.
LE COMTE
C'est trop s'entre-parler, n'étant pas bien ensemble : Le jardin est ouvert, sortez, si bon vous semble. Mais qui frappe à ma porte à la pointe du jour? Ah! c est toi, Béatrix!