ACTE III, SCENE V
LE COMTE, derrière le théâtre.
Madame, ouvrez la porte, ou je la mets à bas.
D. FÉLIX
Un homme chez ma fille, ô Dieu I
D. PÈDRB.
Contre son père Défendre un ennemi !
LÉONORE, entrant sur le théâtre.
Quoi î mon père et mon frère ?
LE COMTE
Don Pèdre, à vos côtés je viens vaincre, ou mourir.
LÉONORE
Cher comte, à tes côtés je suis prête à périr.
D. FÉLIX
Mon fils, c'est l'ennemi qui nous perd et nous brave.
LE COMTE
Il le nomme son fils I
n faut que son sang lave Notre commune ofiTense, il faut que notre honneur Revive dans la mort d'un lâche suborneur.
D. PÉDRE.
Je n'ai point à choisir, il faut sauver le comte. Manquer à sa parole est la dernière honte.
D. FÉLIX
Tu parles bas, mon fils ?
D. PÉDRE.
Mon père, il faudrait voir.
D. FÉLIX
Ah, je n'ai vu que trop. Apprends-moi mon devoir.
LE COMTE
De te trahir, don Pèdre, il m'eût été facile, Quand chez moi contre moi je te servis d'asile : Et chez toi cependant entre ton père et moi, Je te vois hésiter comme un homme sans foi.
D. FÉLIX
Quoi I mon fils, aux raisons que sa peur lui suggère,
Ton cœur prête l'oreille et la ferme à. ton père 1
Il t'a sauvé la vie, il s'en est fait honneur;
Mais il ravit le tien, l'insolent suboroeur I
Vengeons, vengeons, mon fils, vengeons notre infamie !
D. PÈDRE. '
Mon père, je lui dois ma parole et ma vie. Vous me l'avez donnée, il me l'a pu ravir. Chez lui contre moi seul, il a pu se servir
De sa rare valeur à ma perte animée
Par le sang répandu d'une personne aimée :
Il a pu se servir de valets contre moi,
Et vous étiez sans fils, s'il eût été sans foi.
D. FÉLIX
Préfère une parole à la hâte donnée,
A ta gloire flétrie, à ta sœur subornée :
Va, va, sauve la vie à ton conservateur ;
Mais ne me nomme plus de la tienne l'auteur.
Oui, que je sois sans fils, qu'il nous tue ou qu'il meure,
LE COMTE
Ecoute-moi, don Pèdre ; et toi, vieillard, demeure. Je sais donner la vie et la défendre aussi. Et mon bras seul encor peut me tirer d'ici. Mais du père et du fils, quand la fureur unie Aurait versé mon sang et ma trame finie. Indignes ennemis, pouvez-vous empêcher Qu'on ne vous puisse un jour justement reprocher Qu'un fils peu généreux, sans moi serait sans vie ; Qu'un père, dont ma perte est la joie et l'envie, Sans moi se trouverait sans fils et sans support. Et que seul contre eux deux j'ai disputé ma mort? Pouvez-vous eff'acer une si noire tache ? Pouvez-vous empêcher que l'Espagne ne sache Que j'ai fait pour le fils bien plus que je n'gcî dû ; Enfin qu'il me doit tout, et ne m'a rien rendu ? Venez après cela, venez, et fils et père, Venez d'un bienfaiteur éprouver la colère.
Oui, seul et sans mon fils je m'expose à tes coups.
D. PÈDRE
Mon père, où vous transporte un aveugle courroux?
D. FÉLIX
A me perdre, à te perdre, à poignarder ma fille.
0 peste détestable à toute ta famille I
Il faut que sur le champ un poignard dans ton sein...
D. PÈDRE, arrêtant son père.
Ah que sur moi plutôt ce tragique dessein Se commence et s'achève I
D. FÉLIX
Ote-toi.
LE COMTE, tout bas à Léonore.
Tout à l'heure Gagnez vite la rue, et de là ma demeure.