Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste Vitu
Ceci est une résurrection, la résurrection par le livre. Des éditeurs intelligents et lettrés m'en ont demandé mon avis, et je me suis associé sans hésiter à leur initiative. Crébillon fut l'auteur tragique le plus célèbre du dix-huitième siècle; c'est le plus inconnu du nôtre. Une double question se pose : que valait donc cette gloire, d'où provient cette obscurité? Problème moins siuiple qu'il ne le paraît au premier abord, car on ne le peut élucider qu'en remuant dans leur poussière beaucoup de choses mortes, qu'en cherchant de nouveaux points de vue, propres à multiplier les comparaisons entre le présent et le passé de notre littérature et de notre état social.
Le théâtre est un art contingent et concret qui vit essentiellement d'action, et donlles feuilles inertes du livre ne livrent pas plus le mystère que la musique regardée par les yeux d'un lecteur habile ne fait vibrer en lui la sensation intégrale de la musique entendue. La difficulté est donc grande de faire pénétrer le lecteur et de pénétrer soi-même au cœur des ouvrages dramatiques abandonnés et dont la représentation publique est tombée en désuétude.
Le professeur de beaux-arts et d'esthétique a toutes ses aises pour expliquer i ses auditeurs le sens et les beautés d'un tableau de Raphaël ou d'un groupe de Puget; comme complément pratique de sa leçon, il leur dit : « Les portes du Louvre sont ouvertes; maintenant que je vous ai défini les chefs-d'œuvre, allez les voir. »
CnÉiiii-ioM. a
Il NOTICE SUR CRÉBILLON
Cette ressource manque à la critique littéraire: la voix des vieux chefs-d'œuvre s'est tue.
On n'entend plus sur nos théâtres qu'un petit nombre d'ouvrages tragiques, suffisants à peine pour perpétuer la gloire de Corneille et de Racine, mais non pour maintenir la suite, le lien, la cohésion, en un mot la tradition de l'art classique français, tel qu'il fut créé par Pierre Corneille et doucement inhumé par Voltaire.
Mais Voltaire lui-même, qu'en a-t-on fait depuis la dernière représentation de Zaïre, voilà bientôt dix ans? Il y a vingt ans qu'on a tenté la dernière reprise de Créhillon. Qui nous rendra Mahomet, Sémiramis, Mérope, Rhadamiste et Zénobie, Calilina ou Manlius? Les noms de Crébillon, de Voltaire, de La Fosse sont bannis de l'affiche, ne laissant qu'une trace affaiblie et lointaine dans la mémoire des lettrés, inconnus de cette masse ignorante, et cependant pleine de bonne volonté, qui n'ajoute aux éléments succincts de l'école primaire d'autres connaissances littéraires que celle qu'elle puise dans la fréquentation des spectacles. Que la Comédie Française ait abdiqué sa mission ou que sa mission soit épuisée, c'est une question que je ne .saurais débatt.-e ici. Je ne constate que le fait matériel ; c'est l'abandon du répertoire. Le répertoire, en effet, ce n'est pas un petit nombre de chefs-d'œuvre triés sur le volet ou passagèrement choisis pour les convenances des acteurs plutôt que pour leur valeur intrinsèque. Le répertoire, véritable galerie de musée, consiste au contraire dans une série d'œuvres capitales, s'enchaîuant d'âge en âge et donnant le tableau synthétique de la littérature française. Ce sont vraiment de trop fortes lacunes pour l'école de la tragédie que d'en avoir éliminé Rotrou avec son Venceslas, La Fosse avec son Manlius, Crébillon avec son Rhadamiste, Voltaire avec sa Mérope. Ce n'est pas que la comédie, de son côté, soit mieux traitée, puisque le Théâtre Français ne joue plus une seule pièce de Regnard, ni de Dancourt, ni de Le Sage, ni de Destouches, ni le Méchant de Gresset, ni la Coquette corrigée de La Noue, ni quantité d'œuvres supérieures ou intéressantes dont la nomenclature dépasserait le cadre d'un travail que je dois consacrer au seul Crébillon.