ACTE II, SCENE IV
TYDÉE
De tels secrets, seigneur, sont peu dignes de vous ; Je crains peu qu'un grand roi puisse en être jaloux. Permettez cependant qu'à mon devoir fidèle Je retourne en des lieux où ce devoir m'appelle. J'ai fait peu pour Égisthe, et de quelque succès Sa bonté chaque jour s'acquitte avec excès. S'il est vrai que mon bras eut part à la victoire, 11 suffît à mon cœur d'en partager la gloire. Ne m'arrêtez donc plus sur l'espoir des bienfaits : Les vôtres n'ont-ils pas surpassé mes souhaits ? J'en suis comblé, seigneur; mon âme est satisfaite; Je ne demande plus qu'une libre retraite.
ÉGISTHE
Un intérêt trop cher s'oppose à ce départ : Argos perdrait en vous son plus ferme rempart. Des héros tels que vous, silût qu'on les possède. Sont, pour les plus grands rois, d'un prix à qui tout Heureux si je pouvais, par les plus forts liens, [cède. Attacher pour jamais vos intérêts aux miens! Je vous dois le salut de toute ma famille, Et ne veux point sans vous disposer de ma fille.
TYDÉE, à part.
Ciel ! où tend ce discours?
ÉGISTHE
Oui, seigneur, c'est en vain Qu'avec la paix un roi me demande sa main : Quelque éclatant que soit un pareil hyménée, Au sort d'un autre époux ma fille est destinée ; Sûr de vaincre avec vous, je crains peu désormais Tout le péril que suit le refus de la paix. Il ne tient plus qu'à, vous d'alfermir ma puissance. J'ai besoin d'une main qui serve ma vengeance, Et qui fasse tomber dans l'éternelle nuit L'ennemi déclaré que ma haine poursuit, [teste. Qui me poursuit moi-même, et que mon cœur dé-' Point d'hymen, quel qu'il soit, sanslalêted'Oresle : Ma fille est à ce prix ; et cet effort si grand, Ce n'est que de vous seul que ma haine l'attend.
TYDÉE
De moi, seigneur? de moi? juste ciel !
ÉGISTHE
De vous-même.
Calmez de ce transport la violence extrême. Quelle horreur vous inspire un si juste dessein ?
11? ELECTRE
Je demande un vengeur, et non un assassin. Lorsque, pour détourner ma mort quil a jurée. J'exige tout le sang dupetil-fils d'Atrée, Je n'ai point prétendu, seigneur, que votre bras Le fit couler ailleurs qu'au milieu des combats, Oreste voit partout voler sa renommée ; La Grèce en est remplie, et l'Asie alarmée ; Ses exploits seuls devraient vous en rendre jaloux C'est le seul ennemi qui soit digne de vous. Courez donc l'immoler; c'est la seule victoire, Parmi tant de lauriers, qui manque à votre gloire. Dites un mot, seigneur ; soldats et matelots Seront prêts avec vous de traverser les tlots. Si ma (ille est un bien qui vous paraisse digne De porter votre cœur à cet effort insigne. Pour vous associer à ce rang glorieux, Je ne consulte point quels furent vos aïeux. Lorsqu'on a les vertus que vous faites paraître. On est du sang des dieux,ou digne au moins d'en être. Quoi qu'il en soit, seigneur,pour servir mon courroux Je ne veux qu'un héros, et je le trouve en vous. Me serais-je flatté d'une vaine espérance, Quand j'ai fondé sur vous l'espoir de ma vengeance? Vous ne répondez point ! Ah ! qu'est-ce que je voi ?
TYDÉE
Lajuste horreur du coup qu'on exige de moi. Mais il faut aujourd'hui, par plus de confiance. Payer de votre cœur 1 affreuse confidence. Votre fille, seigneur, est d'un prix à mes yeux Au-dessus des mortels, digne jnème des dieux. Je vous dirai bien plus : j'adore Iphianasse ; Tout mon respect n'a pu surmonter mon audace; Je l'aime avec transport; mon trop sensible cœur Peut à peine suffire à celte vive ardeur : Mais quand, avec l'espoir d'obtenir ce que j'aime, L'univers m'offrirait la puissance suprême. Contre votre ennemi bien loin d'armer mon bi as, Je ne sais point quel sang je ne lépandrais p;is. Revenez d'une erreur à tous les deux funeste.[Oresie! Qui? moi, grands dieux !qui? moi, vous immoler Ah ! quand vous le croyez seul digne de mes coups, Savez-vous qui je suis, et me connaissez- vous? Quand même rna vertu n'aurait pu l'en défendre. N'eût-il pas eu pour lui l'amitié la plus tendre? Ah! plût aux dieux cruels, jaloux de ce héros.